Vendredi 27 juillet 2018 : Nous nous souviendrons, Madame!

M.R

Mesdames, Mesdemoiselles , Messieurs,

Nous voici réunis à Cazenac pour rendre hommage à Madame Rossillon après ce long moment de stupeur qui s’est emparé de nous.

Ici bien sûr c’est le deuil, la peine, la douleur de ses enfants, de ses petits-enfants, de ses arrières-petits-enfants, de sa famille et de ses nombreux amis à Beynac, à Cazenac, à Paris et à travers la France.

Là-bas en Haïti , c’est la sidération, la stupéfaction et l’affliction. A Jacmel en particulier, dans la presqu’île du Sud-Est, dès que la nouvelle s’est propagée à grande vitesse, plongeant toute une ville et plusieurs générations de Jacméliens et de Sudestois dans une infinie tristesse. Car Madame Rossillon laisse derrière elle une œuvre inestimable.

De nombreuses personnalités ont déjà réagi. Parmi elles, Mgr Launé Saturné, évêque de Jacmel, président de la conférence épiscopale d’Haïti, qui vient d’être promu archevêque du Cap-Haïtien, 2ème ville du pays et qui s’est exclamé : « C’est une grande perte , non seulement pour Jacmel, mais aussi pour tout le pays ». Yanick Lahens, figure emblématique des lettres haïtiennes , prix Fémina 2014, a aussitôt fait part de sa vive émotion sur les réseaux sociaux. Gary Victor , l’écrivain le plus lu en Haïti, a immédiatement réagi au téléphone pour dire toute l’admiration qu’il éprouve pour Madame Rossillon et présenter ses condoléances aux enfants et aux petits-enfants de Madame Rossillon.

Mais l’onde de choc s’est surtout propagée parmi les élèves, le personnel et les anciens élèves du Centre Alcibiade Pommayrac qui ne cessent de faire part de leur sidération et multiplient les témoignages, plus émouvants les uns que les autres, pour dire leur peine et rendre hommage à la grande Dame qu’est Madame Rossillon.

La ville entière ne parle que de Madame Rossillon. Jamais Madame Rossillon n’a été aussi présente dans le cœur des  Jacméliens. Toutes les radios diffusent des messages et des veillées ont été spontanément organisées par des élèves ou des anciens élèves du centre.

L’attachement de Madame Rossillon pour Haïti et plus particulièrement pour Jacmel est né de sa rencontre avec le professeur Jean Claude qui lui a été présenté par son mari, Monsieur Philippe Rossillon. Convaincue que l’éducation est la clé de toutes les réussites et désireuse d’apporter sa contribution au développement d’Haïti , Madame Rossillon s’est lancée dans une aventure exaltante : la création d’un établissement scolaire de qualité accessible à tous à Jacmel.

En 1976, dans des locaux acquis au cœur de la ville, elle a ouvert les premières classes avec le professeur Jean-Claude, Me Bonnard Posy, Me Marc Saint-Ange, Mme Marie-Gabrielle Géhy et quelques enseignants prêts à s’engager dans ce défi. Puis dans les années 80 ce fut la construction d’un établissement moderne au Lamandou qui s’est étoffé au fil des années et s’est niché dans un magnifique écrin de verdure.

Durant 42 ans , contre vents et marées, bravant cyclones, séisme et turbulences politiques, Madame Rossillon a constamment maintenu le cap et donné vie à son rêve d’une «  belle éducation  », celle qui promeut, celle qui élève, celle qui façonne de futurs citoyens prêts à s’engager dans le développement de leur pays.

Aujourd’hui ce sont plus de 850 élèves , de la maternelle à la terminale, qui bénéficient de cette «  belle éducation » telle que la concevait Madame Rossillon. Le taux de réussite aux examens nationaux est de 100 % , notamment au baccalauréat. Deux anciens élèves ont été admis à l’ENA. Deux autres ont été ministres dans le gouvernement de leur pays. Et tous les autres réussissent brillamment les études supérieures qu’ils entreprennent quelles que soient les voies choisies. Tous les anciens élèves du CAP restent viscéralement attachés à leur école et ils savent tout ce qu’ils lui doivent : le goût de l’effort, l’esprit critique, la confiance en soi pour donner le meilleur de soi-même et l’exigence qui permet de se construire . C’était là l’objectif de Madame Rossillon.

Oui c’est une très grande Dame qui nous a quittés et qui restera à jamais dans nos cœurs. « Une grande Dame » : c’est l’hommage qui fuse de toute part ces derniers jours, une grande Dame pétrie d’humanisme, une grande Dame dont la dignité se doublait d’une extrême réserve de comportement, une grande Dame dotée d’une personnalité exceptionnelle qui nous a tous fortement marqués, une grande Dame dont l’altruisme désintéressé et discret forçait le respect.

 Lorsqu’elle séjournait au CAP, dans «  son petit paradis », disait-elle , cette grande Dame avait le don de s’intéresser à tous, élèves, professeurs, personnel, quelles que soient leurs fonctions, avec une empathie naturelle et souvent chaleureuse même si elle était exigeante.

A vous tous ici rassemblés dans la même peine, je voudrais rappeler que Madame Rossillon ponctuait souvent  ses missives par la devise qui est désormais celle du CAP, après avoir été celle de Jacmel dans le fameux poème d’Alcibiade Pommayrac :  sursum corda !

 Alors  Haut les cœurs !

 Permettez-moi enfin de citer un extrait de Fragments d’un jour de Maurice Genevoix :

 «  Il n’y a pas de mort. Je peux fermer les yeux. J’aurai un paradis dans les cœurs qui se souviendront »

  Nous nous souviendrons, Madame!

 gb

 Beynac et Cazenac en Dordogne, ce 27 juillet 2018

VeroniqueRossillon