Hommage au professeur Jean Claude

Professeur Jean Claude

Professeur Jean Claude

Jean Claude est un des fondateurs du Centre Culturel Alcibiade Pommayrac. Il a fait des études de philosophie à la Sorbonne, Paris, et a été professeur de philosophie au Centre. Il s’est éteint le 1er novembre 1996 à Port-au-Prince.

Jean Claude ou les contours d’une âme singulière

J’ai le souvenir d’un vieillard qui mesurait ses pas et prodiguait ses mots. Il mesurait ses pas, parce que la lenteur dans la démarche fait surgir des pensées rétives, mais profondes, fuyantes, mais puissantes. Des pensées de grands chemins. Aristote, dit-on, enseignait en se promenant. J’ai donc le souvenir d’un vieil homme qui marchait en penseur et qui pensait en artiste.

Ce sont ses mots qui trahissaient l’artiste dans le penseur. Des mots forts et gracieux qui sont comme extraits d’une heureuse alliance antre l’analytique et l’esthétique. Ainsi, nous, les disciples, étions comme en oscillation entre le poétique et le philosophique, entre l’image et le concept, entre l’esprit de finesse et l’esprit de géométrie. Mais, ne pensez pas que nous pouvions apercevoir une quelconque frontière entre deux ordres qui n’étaient nullement en juxtaposition, mais en osmose. Le maître n’hésitait pas à entonner une chanson pour illustrer une idée philosophique majeure. Des anecdotes succulentes du réalisme merveilleux haïtien servies généreusement par son talent inouï de conteur venaient régulièrement donner âme et chair à ces théories parfois trop abstraites pour nos esprits encore dans l’adolescence. Elégance et grâce au service de la matière a priori la plus compacte, voilà ce qui fait de Jean Claude l’un de ces maîtres charismatiques qui peuvent influencer des destins. Avec lui, la philosophie s’inscrivait réellement dans la schôle grecque, c’est à dire dans le temps du loisir, le temps qui n’est pas pressé, le temps qui n’est pas de l’argent. Or, Dieu sait combien ce temps fut rentable, productif, prolifique. Rentable en nourritures spirituelles, mais aussi, riche en éclats de rire. Car, en s’inscrivant dans le temps-schôle, la philosophie a choisi de s’installer au cœur de la vie. C’est sans doute pourquoi au mot « cours » d’allure autant vulgaire qu’austère, Jean préférait celui de « fête »- ou mieux, celui de « banquet ».

Jean exécrait la vulgarité et la médiocrité. Face à ce qu’il considérait comme telles, il devenait furibond, intolérant. A un ancien élève qui, une fois, gentiment et assez gaiement, lui fit remarquer ce côté aristocratique de son pathos, Jean répondit aussi gentiment mais d’un tac sûr de son effet : « La seule aristocratie que je reconnais mon enfant, c’est l’aristocratie de la pensée ». La pensée. Pour le maître, c’était le véritable signe distinctif de l’humanité. Sincèrement et profondément, il pensait que l’excellence humaine devait nécessairement résider dans ce que les anciens appelaient la vertu théorétique, la vie contemplative. Peut-être pas pour y trouver une quelconque ataraxie que sa foi chrétienne ne saurait lui garantir, mais plutôt, pour se forger une belle âme. En ceci aussi, il était artiste, sculpteur de lui-même. Avec un style, une griffe, une identité faite vie. Il était sur ce point représentatif de ces hommes d’exception que Michel Onfray appelle des « personnages conceptuels «, des « condotierri » dont la biographie présente une architecture singulière, – même si Onfray, très explicitement, réserve ces qualificatifs élogieux à des figures éthiques de la virtù renaissante qu’il oppose violemment à la vertu chrétienne. Ah ! N’en déplaise au brillant essayiste nietzschéen, Jean fut un condotierre… chrétien. Eminemment chrétien.

Justement. Parlons du christianisme de Jean, de sa foi. Parlons-en, ou plutôt, du fait qu’il n’en parlait pas, ou presque pas. Que celui qui se souvient d’un Jean Claude faisant un cours ou discourant sur Dieu ou la religion lève le doigt. Il semblait sur ce point adhérer à la misologie pascalienne qui pose une distinction radicale et irréductible entre l’ordre de la raison et celui du cœur ou de la charité ; ou proche de l’irrationalisme d’un Kierkegaard qui, au nom de sa foi et au nom de l’irréductibilité de l’existence à tout système, défendait contre Hegel la vérité de la subjectivité ; Sinon, il reste l’attitude-Wittgenstein. Ludwig Wittgenstein qui, dans le Tractatus, arrive logiquement à cette proposition selon laquelle « il y a assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’élément mystique ». Et, conséquent, comme pour canoniser le silence, il ferme son ouvrage sur le célèbre et renversant « ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » ( Prop .7 ) Jean Claude, l’homme au verbe dispendieux s’est ( résolument ? ) tu sur l’Essentiel, son essentiel : sa foi. Pascalien ? Kierkegaardien ? Wittgensteinien ? Evitons toute affiliation hypothétique qui ne peut être qu’un pauvre ersatz d’explication venant maculer le mystère. Jean, dans son silence, était claudien.

Silence sur sa foi, éloquence sur Jacmel. Vous vous dites sans doute qu’entre la foi de l’individu et sa ville natale l’abîme est incommensurable, et au nom du bon sens qui est la chose au monde la mieux partagée, vous exigez que l’on compare ce qui est comparable. Soit ! Mais, connaissant l’homme, vous auriez du mal à contester le bien fondé d’une telle approche ; car si la foi de Jean était la forme de son « essentiel », Jacmel était bien le cadre de son « existentiel ». « Il n’y a que deux grandes villes au monde : Paris et Jacmel. » Qui ne connaît cette ironique mais fameuse hyperbole. Elle fait sourire autant qu’elle exprime l’inconditionnel de l’amour d’un homme pour deux villes sans lesquelles il ne serait pas tout à fait ce qu’il est. Paris, c’est bien sûr les études, le Quartier latin, la vénérable Sorbonne, les chansons paillardes… C’est Paris, quoi ! C’est une part de Jean. Mais, Jacmel ? Jacmel, c’est Jean. Cette ville l’a habité. Il fut son air, sa mer, ses rues, ses rivières, son parfum, sa voix et son visage. Jacmel, c’est aussi la route de l’Amitié dont la réalisation a été possible grâce au dévouement de Jean. C’est encore le Centre culturel Alcibiade Pommayrac dont Jean fut l’un des fondateurs et directeurs et dans lequel il a enseigné jusqu’aux derniers mois de sa vie. Jean, c’est l’amour fait acte. Jacmel, c’est Jean, viscéralement.

Mais, que nos mots paraissent pauvres et rachitiques quand ils nourrissent la prétention de peindre une existence qui les déborde infiniment. L’existence est vie, mouvement, flux et reflux, tours et détours. Ecoulement ininterrompu. Grâce. Nos mots sont rigides, arides. Pire encore, têtes de Méduse, ils semblent pétrifier le vivant. Mais, ils présentent néanmoins l’avantage de pouvoir résister au temps qui passe. Les mots sont comme les pierres, ils perdurent quand le vivant est soumis au panta rhei, quand les fleurs se fanent, quand les rivières se tarissent, quand les vents se calment. Ils ne vivent pas mais ils perdurent. Etrange paradoxe ! Donc, en dépit de leur impuissance à reproduire fidèlement un élan existentiel quelconque, les mots écrits peuvent être de précieux auxiliaires pour la mémoire, comme les pierres ou quelque autre matière compacte. Voyez une sculpture. Une statue. Elle ne vit pas, c’est certain – à moins d’être la célèbre statue de Pygmalion. Elle n’a pas d’âme. Mais, elle rappelle une âme sous un visage, un cœur sous une poitrine. Nous voudrions tellement que nos mots deviennent contours d’une sculpture ! Mieux que les pierres, contre le temps, les mots peuvent maintenir à la surface des modèles de vie, de mouvement, d’existence. Nous voudrions tellement que ces mots soient comme les contours d’une sculpture rappelant une belle âme ! L’âme d’un homme qui marchait en penseur et pensait en artiste. Et s’il est vrai que les fleurs ont des vertus thaumaturgiques, j’offre à chacun un myosotis pour la mémoire du professeur Jean Claude.

Oh, non ! Il ne mérite pas qu’on l’oublie.

Wilson Décembre*

*Wilson Décembre a été élève du professeur Jean Claude au C.A.P. et a fait des études de philosophie à la Sorbonne. Il a succédé au professeur Jean Claude en tant que professeur de philosophie.