16/02/2010 – Lettre aux amis du CAP

lettre aux amisdu CAP
La nuit va bientôt envelopper Jacmel. Des musiques, des chants religieux ou profanes... la rumeur monte de la ville. Nous devrions être en période pré-carnavalesque – véritable catharsis pour tous les Haïtiens – et nous sommes dans une effroyable période d’après-séisme... Presque tout est anéanti et il n’y a plus assez de larmes pour pleurer. On se donne du courage pour affronter la nuit à la belle étoile avec toutes les peurs et les angoisses qui troubleront un sommeil tourmenté. Beaucoup ont tout perdu quand ils n’ont pas à déplorer la mort de très proches ou d’amis. Le temps est maussade depuis deux jours avec quelques pluies qui compliquent encore plus la vie dans la rue ou sur les places publiques, avec des bâches la nuit pour les mieux lotis ; c’est un malheur incommensurable. Chaque jour on en prend un peu plus la dimension et les traumatismes sont là. Il y aura encore plus de fous, abrutis par la misère, le chagrin et les malheurs... Mais ce qui frappe par-dessus tout, c’est la grande dignité de ce peuple toujours attachant et trop souvent éprouvé.
 
Tout le monde est traumatisé, les nerfs sont à vif, on tressaille au moindre bruit suspect, prêt à perdre l’équilibre. Les Cassandre qui annoncent un autre séisme dans les semaines ou les mois à venir, d’amplitude égale ou supérieure à celui du 12 janvier, font monter un peu plus la tension souvent proche de l’insoutenable. Lorsque nous avons revu nos élèves et nos enseignants après ce funeste 12 janvier, leurs visages étaient marqués -parfois durement- par tous ces drames, par toutes ces horreurs, par toutes ces souffrances. Quand on perd à la fois des êtres tendrement aimés et en même temps tout ce qu’on avait, y compris la maison – sans assurance – qui représentait tout le capital, tous les efforts d’une existence, il n’y a pas de mots assez forts pour traduire ce désarroi vertigineux, cet état de déréliction qui confine à la folie.
 
Il faudra du temps pour que les enfants retrouvent cette joie de vivre qu’ils avaient avant le séisme et profitent totalement de l’instant présent. Je l’ai constaté dernièrement avec un petit délégué d’une sixième, le visage grave et sérieux ; il était assis à mes côtés à l’occasion de l’enterrement d’une de ses camarades de classe : il m’avait alors frappé par sa noblesse et sa grande dignité.
 
Beaucoup d’aides et de secours sont arrivés à Jacmel et chaque jour, une noria d’hélicoptères en débarque. Actuellement, ce n’est pas ce qui manque. Il y a plutôt des problèmes de coordination et d’organisation entre les différents donateurs et les innombrables ONG. Des épidémies commencent à se déclarer dans les camps de réfugiés.
Il faut aider ces milliers de sinistrés et de traumatisés à vivre et surtout à croire en leur avenir. Il faut ouvrir les écoles, les lieux de culture, les espaces de rencontre et d’échange le plus vite possible : sortir de ce cauchemar, de ces obsessions, de ces peurs atroces.
Les bâtiments de l’école primaire

Les bâtiments de l’école primaire

C’est pourquoi notre grande priorité a été de réinvestir le plus vite possible notre espace malgré le bâtiment principal du primaire écroulé, le bâtiment du secondaire ébranlé et fissuré et de multiples dégâts. Durant toute la semaine dernière, nous avons reçu les élèves classe par classe avec les professeurs présents à Jacmel dans les locaux disponibles, nous avons parlé avec eux et nous leur avons donné du travail. Aujourd’hui, nous avons recommencé les cours avec les terminales, les premières, les secondes et les troisièmes de 7h à 14h. La cantine fonctionne à nouveau. Nous avons installé ces classes dans la bibliothèque, le réfectoire, la salle des professeurs et la salle audio-visuelle qui n’ont pas subi de gros dégâts ; et nous organisons une rotation pour pouvoir recevoir toutes les classes du collège et du lycée pendant le mois de février.
Arrivage de matériaux pour la construction des salles de classe provisoires

Arrivage de matériaux pour la construction des salles de classe provisoires

Parallèlement, nous avons mis en chantier la construction de 15 classes provisoires en bois et végétaux (il faudra 20.000 palmes de lataniers pour faire les toits) sur le terrain de football et les lieux encore disponibles.
Construction d’une salle de classe provisoire

Construction d'une salle de classe provisoire

À la section primaire, c’est le déblayage de ces gravats apocalyptiques qui occupe notre collègue J.Y Bourcier et 30 ouvriers armés de pelles, de pioches, de masses et de brouettes. C’est un travail titanesque qui prendra encore trois semaines… Début mars, nous comptons faire revenir tous les élèves du jardin d’enfants à la terminale selon les horaires habituels. Nous fonctionnerons dans ces installations provisoires pour le reste de l’année scolaire jusqu’à ce que le bâtiment du secondaire soit réhabilité par des spécialistes (qui sont venus la semaine dernière et qui doivent adresser leur rapport et leurs propositions) et que le primaire soit reconstruit (sans étages et selon des normes parasismiques et anticycloniques).
Construction d’une salle de classe

Construction d’une salle de classe

C’est un grand défi mais il en vaut la peine. Permettez-moi de rapporter ces paroles récentes de Dany Laferrière – prix Médicis 2009 – qui nous a rendu visite en décembre dernier : « Quand tout tombe, il reste la culture…Et la culture, c’est la seule chose qu’Haïti a produite…ça va rester. Ce n’est pas une catastrophe qui va empêcher Haïti d’avancer sur le chemin de la culture. Il ne faut pas se laisser submerger par l’évènement. » "G.B
 

Images et textes © CAP