31 octobre 2018 : Kettly Mars à la salle Professeur Jean Claude au CAP

en collaboration avec les Editions Pulucia organisatrices du Salon International du livre de Jacmel

La romancière Kettly Mars et le poète Maurice Cadet avec des élèves de la S4 au CAP

 

«  Est-ce que nous faisons du mal à Haïti lorsque nous l’écrivons telle qu’elle est ? »

« Je suis une écrivaine qui aime prendre des risques, changer de registre, changer d’univers. »

La romancière Kettly Mars était au CAP ce 31 octobre 2018 accompagnée par le poète jacmélien  Maurice Cadet pour rencontrer les élèves de S2, S3 et S4 à la salle Professeur Jean Claude.

« Après le 12 janvier 2010, j’ai décidé de prendre le temps qui me manquait. De vivre pour et par ma passion d’écrire. Depuis ces 48 secondes d’un après-midi de janvier où la terre a tremblé et enseveli des centaines de milliers de vies autour de moi, j’ai décidé de me mettre totalement à la disposition de l’écriture. De libérer mon souffle. Le béton c’est aussi fragile que du papier quand les plaques tectoniques se rompent sous nos pieds. Il y a urgence. Je décroche. Un saut dans le vide. Un acte de foi en la vie. »  

 

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Kettly Mars à la salle Professeur Jean Claude au CAP le 31 octobre 2018

 

Les élèves du CAP attendaient la visite de Kettly Mars avec beaucoup d’impatience. C’est le PDG des éditions Pulucia, Pierre-Paul Ancion, qui a proposé cette collaboration au CAP dans le cadre du 1er salon international du livre de Jacmel où était également invité le poète Maurice Cadet et d’autres écrivains comme Gary Victor.

Volupté pour Leslie Péan ou nécessaire présence du désir pour Rodney Saint-Eloi, l’œuvre de Kettly Mars ne laisse personne indifférent. Son écriture délicate et raffinée raconte un univers tragique qui dérape, où tout va de travers mais avec une grande tendresse, une passion et des images sensuelles et somptueuses.

 

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Wodney Jeudy et Sammy Roy à la sonorisation, Knight Jean-Baptiste, Kevin Lariveau, Bill Paris et Marie-Axelle Antoine

 

Avant d’engager le dialogue  avec le public, une surprise a été réservée à Kettly Mars par Marie-Axelle Antoine, Knight Jean-Baptiste, Kevin Lariveau et Bill Paris, élèves de terminale (S4).

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Kevin Lariveau, Bill Paris et Marie-Axelle Antoine

 

En effet dans le cadre des TPE (Travaux Pratiques Encadrés) en S3 l’an dernier, ils avaient préparé et présenté au jury un mémoire intitulé La violence dans l’œuvre de Kettly Mars. C’est sous la forme originale d’un entretien télévisé mené par des journalistes incarnés par Knight Jean-Baptiste, Kevin Lariveau et Bill Paris qu’ils ont interviewé la romancière jouée par Marie-Axelle Antoine. Après ce préambule très apprécié par l’écrivaine, les premières questions ont été posées.

 

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Kettly Mars est née à Port-au-Prince. Après ses études classiques, elle reçoit une formation en administration. Elle travaille comme assistante administrative. Passionnée dès son plus jeune âge de lecture et de poésie, elle commence à écrire au début des années 1990.

C’est par la poésie que Kettly Mars exprime ses premiers élans créateurs : tout est patience et fluidité, érotisme et passion. Elle passe ensuite à l’écriture de la nouvelle.

Son premier roman, Kasalé (2003), entraîne le lecteur dans un voyage en pays profond et soulève le débat de l’ambivalence spirituelle d’une grande majorité du peuple haïtien. Ketty Mars est une romancière hantée par l’angoisse d’un pays en déshérence, l’étouffement et la paralysante amertume qui gisent au creux du quotidien. Pas un détail qui ne porte témoignage de la relation essentielle qui est celle de l’auteur et du monde rural. Rien de l’abstraction allégorique. Roman paysan par excellence, Kasalé  nous donne à saisir avec fidélité une réalité observable dans ses couleurs, ses saveurs, ses mythes et ses légendes.

Tout dans le roman L’heure hybride (2005) se passe en l’espace de quatre heures. À l’approche de ses 40 ans, le personnage principal du roman, Jean François Éric L’Hermite, dit Rico L’Hermite, fait un bilan de sa vie en se réveillant après une soirée particulièrement torride et mouvementée passée avec ses amis de « la gigolaille » de Port-au-Prince. Bête à plaisir, beau et charmeur, Rico est également un solitaire qui n’aime en fait qu’une seule femme : sa mère prostituée, simple, digne et regrettée. L’heure hybride est un roman où l’on est partagé entre une «  douce angoisse » et une « violente tendresse ».

En 2008, Kettly Mars publie Fado, un roman  plein de sensualité et de mélancolie, baigné d’un bout à l’autre par la belle musique portugaise, un roman qui offre le portrait de deux femmes écorchées par la vie et pourtant débordantes de passion, un roman qui évoque le chemin difficile des femmes mais aussi des marginaux, des délaissés parqués dans l’univers clos des quartiers insalubres.

 

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Publié en 2010, le quatrième roman de Kettly Mars, Saisons sauvages est une incursion décidée et extrêmement incisive dans les années noires du duvaliérisme en cours d’installation (1962-1963). Roman de l’espoir illusoire, de l’abus permanent du pouvoir, de l’horreur, de la lâcheté et de la compromission, il est servi par un sens très fort du récit.

 Aux frontières de la soif  parait en 2013. En janvier 2011, un an après le séisme qui transforma Port-au-Prince en un gigantesque chaos, la ville n’est toujours que débrouille et fracas. A deux pas de la capitale, le camp de Canaan a grandi comme un champignon, au rythme de l’arrivée des sinistrés. On pénètre dans ce labyrinthe aux milliers d’âmes pour mieux se perdre. A l’image de Fito, architecte et écrivain en panne d’inspiration. Avec ce personnage ambigu, Kettly Mars a trouvé à exprimer sa rage, à mettre à nu les pourritures humaines, plongeant dans un enfer où la drogue vaut moins cher que l’eau potable, où les enfants tuent pour une pipe de crack et où les institutions sont corrompues jusqu’à la moelle. La romancière fait aussi parler les fillettes apeurées, les ONG impuissantes, les journalistes voyeurs. Elle déploie sa colère, mais la poésie de son écriture est aussi un hymne à son pays perdu, à la fierté de ses habitants.

Dans son roman Je suis vivant, 2015, Prix Ivoire, Kettly Mars effleure toutes les problématiques du chaos de la société haïtienne qui, dans sa grande majorité, n’arrive pas à remettre en question les inégalités bloquant son accession à la modernité. Avec son scalpel, l’auteure affronte un tabou qui nous interpelle. La démence. L’affrontement n’est pas fait de face.  Dans de courts chapitres, ses personnages respirent cette terre à laquelle elle est profondément attachée. L’histoire est adossée à la folie de la nature, cette toile de fond du séisme du 12 janvier 2010, à cette démesure qui a fait des centaines de milliers de mort.

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Kettly Mars et Maurice Cadet avec la classe de S3

 

Avec l’Ange du patriarche, 2018, Kettly Mars nous entraîne dans un thriller, une saga haletante aux nombreux rebondissements, alliant souffle épique et moments d’émotion intense, prouvant que la culture vodou est une source d’inspiration et un incroyable moteur romanesque.

Quand on demande à Kettly Mars d’en dire un peu plus sur cette source d’inspiration, elle précise :

« En Haïti, la question du vaudou est très subtile… Il est rare qu’un pratiquant vous dise tout de go : « je pratique le vaudou. » Il faut une relation de confiance pour que quelqu’un vous confie que oui, dans la famille « nous servons » puisque telle est l’expression et, même entre nous, on ne le proclame pas… Chacun y « sert » les esprits de sa famille. C’est un culte intime, le vrai vaudou, par antagonisme avec la sorcellerie que beaucoup assimilent au vaudou. J’ai essayé de mettre au clair ces points de vue là. Depuis une vingtaine d’années, le vaudou a droit de cité, les artistes s’en réclament, la musique racines, le vaudou jazz… Parfois c’est un peu fanfaron! En tout cas, toute cette culture difficile à capter est une source d’inspiration sans limites pour moi. Le vaudou est un culte, une spiritualité, un art de vivre, une communion avec la nature. Ce sont des vibrations avec lesquelles je suis en harmonie, qui m’apportent force et équilibre. »

 

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Kettly Mars et Maurice Cadet à la salle Professeur Jean Claude

 

Maurice Cadet est né le 20 juin 1933 à Jacmel. Il est poète, nouvelliste et essayiste. Il s’est établi au Canada, à Alma au Lac-Saint-Jean en 1967. Il publie dans plusieurs revues dont notamment Focus, Résistances, Estuaire, Brèves littéraires, Ruptures, et l’International Poetry Review (États-Unis). De retour à Jacmel, il est actuellement écrivain à temps plein.

Il a publié plusieurs recueils comme Ondes Vagabondes et des œuvres comme Tambour battant ou Réjouissances. Son dernier roman Cicatrices vient de paraître  aux éditions Pulùcia.

 

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Intervention de Gaelle Brutus, de S3

 

Quand on demande à Kettly Mars en quoi son dernier roman L’Ange du patriarche, 2018 diffère de ses précédentes publications, elle répond :

« Je suis une écrivaine qui aime prendre des risques, changer de registre, changer d’univers, j’ai voulu faire à la fois un thriller, un roman à suspens, un roman d’épouvante, un peu de tout cela, et que le vaudou en fasse partie, parce que c’est ma culture et un sujet qui passionne beaucoup les Haïtiens et les étrangers. Nous avons beaucoup à apporter à l’autre en parlant de cette culture…Mais j’ai voulu aussi décrire des personnages attachants, qui se collettent au mal avec un grand M et doivent réagir. C’est aussi un roman féministe, qui parle de trois femmes, de leur complicité pour se donner de la force dans une épreuve. Et c’est un roman d’amour, donc beaucoup de choses qui m’interpellent en tant que mère, femme, écrivaine. »

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Intervention de Marc Jodel Alcindor ,de S4

 

De multiples questions ont été posées à Kettly Mars et le poète Maurice Cadet , présent à ses côtés, a souvent été invité à donner son point de vue.
Au cours de cette rencontre riche et dense, la romancière a pu aborder plusieurs de ses thèmes de prédilection :
les origines haïtiennes vaudou et la nécessité de mettre en valeur l’originalité de l’héritage multiculturel,
le droit des femmes,
les contradictions et les errances,
le marchandage des corps et des cœurs,
l’impérieuse nécessité de lutter contre la corruption des mémoires qui s’appuie sur le populisme,
les mécanismes de résistance et de compromission,
le désenchantement et l’espoir,
la violence et la politique,
l’ambivalence entre souillure et purification,
la sensualité, l’amour et la beauté de la nature….

 

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Applaudissements nourris pour Kettly Mars et Maurice Cadet

 

 

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Maurice Cadet, une invitée, Kettly Mars, Pierre-Paul Ancion PDG des Edit. Pulucia et JY Bourcier directeur du CAP

 

26 septembre 2018 : messe de requiem et hommages à Madame Rossillon

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Mercredi 26 septembre 2018 à 9h une messe de requiem en hommage à Mme Véronique Rossillon a été concélébrée à la salle paroissiale polyvalente du Lamandou par Monseigneur Sauveur Content entouré de nombreux prêtres venus des différentes paroisses du Sud-Est, en présence des enfants et petits-enfants de Madame Rossillon, M. et Mme Kléber et Martine Rossillon et Mesdames Suzanne et Geneviève Rossillon. Les autorités civiles et policières, des personnalités, les membres du personnel, les enseignants, les élèves et les parents d’élèves du Centre Alcibiade Pommayrac , des anciens élèves du CAP, des délégations d’autres établissements et de nombreux Jacméliens et Sudestois avaient tenu à être présents pour cette célébration. La chorale Sainte Cécile, avec son brio habituel, a assuré l’animation avec des chants et des intermèdes musicaux.

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C’est Mademoiselle Marie-Axelle Antoine, élève de terminale au CAP, qui présenta les différents intervenants avant leur prise de parole pour rendre hommage à Madame Rossillon avant la cérémonie religieuse.

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C’est d’abord  M. Jean Jackson Siméon, étudiant finissant à la faculté des sciences de Port-au-Prince, qui s’adressa à l’assistance au nom des anciens élèves du CAP :

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Monseigneur, Révérends Pères,
Madame Martine et Monsieur Kléber Rossillon,
Mesdames Geneviève et Suzanne Rossillon,
Mesdames et messieurs les autorités civiles et policières,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

La disparition de Madame Véronique Rossillon nous plonge dans une profonde affliction. Le départ de cette dame exceptionnelle laisse un vide incommensurable dans le cœur de tous ceux qui l’ont connu. La communauté jacmélienne aura toujours une reconnaissance éternelle pour son immense générosité. Madame Rossillon, en amie fidèle de la ville et des jeunes Jacméliens, s’est investie dans l’avancement de la jeunesse haïtienne d’une manière exemplaire à travers le centre Alcibiade Pommayrac. Une entreprise qu’elle a soutenue avec une incroyable constance durant 42 ans en terre étrangère  jusqu’à son dernier souffle. Aujourd’hui, nous honorons à juste titre sa générosité et son dévouement inégalés. Un dévouement que nous souhaiterions ardemment retrouver chez nos sœurs, nos frères du pays dans ces moments difficiles.

Imaginez, une seconde, Jacmel, sans ce don sans prix que nous a légué Madame Véronique Rossillon. Qu’adviendrait-il de ces 840 élèves et 80 personnes qui étudient ou travaillent au centre Alcibiade Pommayrac chaque jour ? Et surtout ces 840 familles soulagées de pouvoir offrir une éducation de qualité à leurs enfants. Des élèves et un personnel jouissant d’un cadre luxuriant, agréable et surtout œuvrant au sein de la  grande famille du CAP pour donner vie à «  la belle école » à laquelle rêvait Madame Rossillon.

De 1976 à 2018, plus d’une quarantaine de générations ont pu bénéficier de la générosité de cette admirable mécène. Si discrète ! Noble et digne, elle ne s’est jamais mise en avant et ne souhaitait pas qu’on parle d’elle. Une très grande dame !

Sans cette grande dame, qu’en serait-il de ces nombreux jeunes qui ont réussi leurs études avec brio et sont entrés dans la vie active, bien armés et sans crainte. Cela me remplit de joie, de fierté, de voir à la faculté des Sciences de l’université d’état d’Haïti, les anciens du Centre Alcibiade réussir brillamment. C’est l’une des facultés les plus éprouvantes et les plus exigeantes de l’Université d’État d’Haïti. Sortis du cocon si sécurisant qu’est le centre Alcibiade Pommayrac, nos débuts dans la vie universitaire à Port-au-Prince ne sont pas toujours faciles. Heureusement nous avons reçu le bagage nécessaire pour nous donner la force et les moyens de réussir : le goût de l’effort, l’esprit critique, la confiance en nous pour donner le meilleur de nous-mêmes et l’exigence qui nous permet de nous construire, fidèles aux vœux de notre chère fondatrice.

Nous avons été des privilégiés. Les murs de notre école nous ont protégés d’une réalité trop souvent triste. Notre pays connait des temps difficiles, une situation parfois désespérée. Plusieurs milliers de fils et filles du pays ont été conduits à s’expatrier. Au CAP, la sérénité et le cadre propice à des études sérieuses nous ont préservés de cette dure réalité. Une ambiance de quiétude et de travail que finalement nous souhaiterions pour chaque jeune Haïtien. Nous gardons espoir qu’un jour Haïti sera dotée de structures d’accueil adéquates pour scolariser l’ensemble de nos frères et sœurs dans les meilleures conditions possibles.

La disparition de Madame Véronique Rossillon nous plonge dans une profonde angoisse. Cette courageuse dame s’en est allée. Les enfants d’Alcibiade doivent prendre conscience de leur responsabilité vis à vis de cette grande institution. C’est le moment de resserrer nos liens afin que ce fabuleux rêve puisse poursuivre son chemin. Nous félicitons toutes les associations d’anciens élèves qui ont vu le jour jusqu’à aujourd’hui, acapfds, tapaj production et toutes les autres. Nous les encourageons dans leur mission. Qu’elles se reconnaissent entre elles comme les enfants d’une même mère aimante. Une mère qui leur a tout donné et a fait d’eux ce qu’ils sont aujourd’hui. Nous travaillons à l’édification d’une grande association des Anciens qui englobera toutes les autres. Elle sera le trait d’union entre le Centre Alcibiade, ses filles et ses fils. Nous souhaitons d’ores et déjà la bienvenue à toutes celles et tous ceux qui voudront en faire partie.

Grâce aux nouvelles technologies de communication, être à l’intérieur ou à l’extérieur du pays n’est plus un handicap. Peu importe où nous sommes, nous pouvons être de vrais citoyens et plus que jamais des adeptes du vivre ensemble. A notre niveau, nous pouvons contribuer à soutenir le Centre Alcibiade Pommayrac dans la poursuite de sa mission.

 Un grand merci à la famille de Madame Rossillon, tout spécialement à madame Martine et monsieur Kléber Rossillon, à mesdames Suzanne et Geneviève Rossillon, venus tout spécialement à Jacmel. Nous partageons votre immense peine.

 Merci aux amis proches,  merci à toutes celles et à tous ceux qui ont témoigné pendant toutes ces années un soutien indéfectible au centre Alcibiade Pommayrac, qui ont porté ce rêve jusqu’à notre génération. Nous vous en sommes profondément reconnaissants. L’aventure n’est pas finie. Persévérons ensemble et menons-la à bon port, fidèle à la volonté de notre fondatrice. Entretenir le rêve auquel elle a consacré une grande partie de sa vie, c’est immortaliser à jamais sa mémoire.

« J’avais l’idée de créer une bonne école. Il s’est trouvé que plusieurs amis  dont Me Wessner LAHENS, Me Guy DOUYON, l’architecte Albert MANGONES, m’ont attirée en Haïti. C’est le professeur Jean CLAUDE qui a choisi Jacmel, sa ville natale,  pour y créer l’école que j’imaginais, un établissement de qualité accessible à toutes les familles… »

C’est un extrait du discours prononcé par madame Rossillon à l’ambassade d’Haïti en France lorsqu’elle a été honorée pour son œuvre. Reprendre les mots de cette grande dame nous donne l’occasion de rendre hommage à toutes ces personnes d’exception sans qui le Centre Alcibiade Pommayrac n’aurait pas existé : le professeur Jean CLAUDE, Me Bonnard POSY, Me Marc SAINT ANGE, M et Mme Molière CHANDLER ,Me Wessner LAHENS, Me Guy DOUYON, l’architecte Albert MANGONES, et tant d’autres. Nous ne saurions les citer toutes mais nous leur serons toujours infiniment reconnaissants.

Nos respects et notre profonde reconnaissance à M. Gérard Borne , M. Jean-Yves Bourcier, Mme Marie-Gabrielle Géhy, M. Dominique Plonquet, Mme Sylfana Marcelin, et à tout le personnel administratif, dont Mme Lahatte, au corps professoral, à tout le personnel de soutien dont  madame Noé, et aussi à tous ceux et celles qui nous ont laissé en chemin et qui resteront à jamais dans notre mémoire. Cette grande famille alcibiadienne qui fait vivre au quotidien une  institution où chaque Jacmélien ou  Sud’Estois a désormais un enfant, un parent, un proche ou un ami.

Chère Madame Véronique Rossillon, votre souvenir ne s’effacera jamais de nos mémoires.

Sursum Corda.

Après M. Jean Jackson Siméon c’est M. Ronald Andris, ancien maire de Jacmel, qui s’est adressé à l’assistance au nom des enseignants et du personnel du Centre Alcibiade Pommayrac :

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J’ai l’heureux privilège d’être désigné par mes collègues pour intervenir en leur nom à cette cérémonie organisée en mémoire à Mme Véronique Rossillon, fondatrice du Centre Alcibiade Pommayrac. Contrairement aux habitudes qui veulent qu’en pareille circonstance on adopte un style dithyrambique, j’essaierai d’être le plus sobre possible pour être en communion avec celle dont nous honorons la mémoire.

Il y a des rencontres qui valent de l’or. Celle qui scella l’amitié entre Jean Claude et Véronique Rossillon est de cette catégorie. Jean Claude, jeune Jacmélien, amoureux de sa chère cité, partit parfaire ses études en France et lia amitié avec Véronique Rossillon. L’amour de ce jeune homme pour sa ville était visible. Il portait Jacmel en lui. Jacmel l’habitait tellement si bien qu’à travers lui Véronique Rossillon finit par adopter la cité de René Dépestre et de Bonnard Posy. Elle la visita, tomba sous ses charmes et décida de contribuer à son développement. Elle demanda à Jean Claude, devenu professeur, de lui présenter les besoins pressants de sa ville. Versé dans le monde éducatif, tout naturellement, il mit en avant la nécessité de doter Jacmel d’un établissement secondaire de qualité.

Véronique Rossillon n’a pas seulement établi à Jacmel un établissement de qualité, elle a fait du Centre Alcibiade Pommayrac une école de vie. De tradition chrétienne, elle s’était fait sienne ce précepte biblique bien connu : « l’éducation élève une nation. » Le centre Alcibiade Pommayrac est conçu comme un foyer humaniste destiné à développer une vision complète de l’homme en rupture avec le simple psittacisme et le conformisme à l’haïtienne qui se contente de produire des têtes bien pleines indifférentes au vécu et au sort de leurs semblables.

Véronique Rossillon, cette femme au grand cœur, cultivait en elle des qualités rares. Sa vie était générosité, elle donnait de son argent, de son temps, de ses conseils et surtout de sa personne pour aider les autres à se construire, à bâtir leur avenir.

En Haïti, elle a laissé d’importantes traces  de cette générosité sans pareil. Secondée par son mari Philippe, elle s’était battue corps et âme pour refaire l’amitié franco-haïtienne. Sa pugnacité a porté fruit et a abouti à la naissance de ce bijou dressé au flanc des mornes qu’est la route de l’amitié, que beaucoup aiment qualifier de réalisation d’importance majeure de la coopération française en Haïti.

Malgré ses réalisations, elle n’était jamais satisfaite, elle voulait toujours faire plus. Certains auraient pu juger qu’avec la création d’une école comme Alcibiade Pommayrac et la route de l’amitié que son œuvre était parfaite, complète. Mais jamais une telle idée ne frôlait son esprit.  Elle continuait sans cesse à offrir son aide aux enfants de plusieurs autres structures jacméliennes. L’école des frères, l’école des sœurs, l’école J.M. Henriquez, l’école Evelyna Lévy, la Radio Télé Express, pour ne citer que celles-là, ont tous bénéficié de son soutien.

Véronique Rossillon était la simplicité même. Combien de fois ne l’a-t-on pas vu en compagnie des jardiniers en train d’apprendre les secrets de la faune haïtienne, de nourrir elle-même les poulets, d’interroger  ou de féliciter un professeur dont elle venait de suivre le cours? Toute son œuvre a été accomplie dans la plus grande humilité. Elle se mettait au service des autres sans fanfare ni trompette. Ainsi irradiait-elle de bonheur tous ceux et celles qui ont eu le plaisir de la côtoyer et de la rencontrer.

C’est pourquoi cet instant  au lieu d’être un moment d’affliction et de désespoir doit être pour nous l’occasion de lui exprimer notre admiration, notre attachement à ses valeurs et de lui dire qu’elle peut partir en paix. Nous sommes fiers d’être ses dignes héritiers et de travailler à la conservation de sa mémoire.

Voilà, Chère assistance,  peut-être  un peu trop rapidement rappelée la vie  de cette dame hors du commun que la camarde vengeresse vient de nous ravir.

Après M. Ronald Andris, c’est M. Eliot Roy qui a pris la parole au nom de la société civile du Sud-Est :

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Mesdames, Messieurs,

C’est un très grand  honneur pour moi de participer à cette célébration à la mémoire de Madame Véronique Seydoux Rossillon. Permettez qu’en tout premier lieu, j’exprime à ses enfants et petits- enfants, ici présents, l’hommage du respect et de la peine des Jacméliennes et des Jacméliens, qu’ils soient parents d’élèves ou non. Je profiterai de l’occasion pour présenter, en leur nom, à la famille Rossillon leurs condoléances certes tardives, mais oh combien sincères pour la perte de l’être cher !

Mesdames, Messieurs,

Pour rendre à Madame Rossillon, l’hommage qu’elle mérite il conviendrait de célébrer, comme il se doit, sa vie et ses œuvres au cours de son passage sur cette terre. Mais n’ayant pas eu le privilège de vivre dans l’intimité de cette grande dame, je me contenterai de louer l’œuvre magnifique que son amour d’Haïti et de Jacmel nous a léguée. Je veux parler du Centre Alcibiade Pommayrac.

Ce centre que la République entière nous envie, Jacmel le doit à la rencontre d’un Jacmélien « hormonal », le Professeur Jean Claude et de celle dont nous honorons aujourd’hui la mémoire.

Mesdames,Messieurs

Venant de quelqu’un d’autre, la création du CAP aurait pu être la réalisation d’un petit projet parmi d’autres, l’acte banal et routinier d’un mécène soucieux d’améliorer les statistiques de ses bonnes œuvres, ou obéissant, plus prosaïquement, à des préoccupations d’ordre fiscal. Madame Rossillon en a fait, au contraire, une œuvre de bienfaisance durable, un investissement dans l’humain. !  Aussi l’existence de ce Centre est-elle appréciée à sa juste valeur par les Jacméliennes et les Jacmeliens qui y voient, avec raison, l’élan du cœur d’une amoureuse d’Haïti et de ses enfants, le geste d’une véritable mère de famille préoccupée par l’éducation de ces derniers.

Madame Rossillon a non seulement doté Jacmel d’un Centre, « FET e FOUNI »,(comme nous disons ici) d’une institution disposant de tout ce qu’il faut en termes de personnel enseignant, et de matériels pédagogiques, mais elle en assure depuis bientôt quarante- deux ans le fonctionnement régulier par le biais de l’association Franco -haïtienne pour l’éducation et la culture l’AFHEC.

Je souligne, au passage que les générations d’élèves qui sont passées par le CAP font heureusement honneur à la générosité de Mme Rossillon. De cela je peux en témoigner pour en avoir rencontré quelques échantillons à Paris ou pour avoir eu des échos de leurs performances et de leur excellent niveau.

Mère de famille, Madame Rossillon le fut pour les nombreux (es) jeunes Jacméliennes et Jacméliens bénéficiaires de bourses pour aller entreprendre des études universitaires en France.  Elle est même allée jusqu’à en intégrer certaines dans sa propre famille !!! Toujours attentive à la bonne marche de l’institution et surtout du bien-être des élèves. Elle tenait à   venir vérifier sur place, au moins une fois par an, que tout marche bien. Malheureusement, les parents d’élèves n’apercevront plus, hélas le visage tutélaire de cette grand-mère couvant de son regard affectueux la multitude d’élèves évoluant dans la cour du Centre, comme autant de ses petits-enfants.

Enfin, il n’est pas possible de passer sous silence le rôle joué, au quai d’Orsay, par son feu mari, Monsieur Philippe Roussillon en vue de faire aboutir le dossier de la construction de la route de l’Amitié par la France. De  cela aussi Jacmel lui est redevable.

Je suis là aujourd’hui, pour proclamer devant sa famille, au nom des Jacméliennes et des Jacméliens, que nous considérons Madame Véronique Rossillon comme notre « Trésor jacmélien »

Le  CAP, œuvre majeure de Madame Rossillon à Jacmel  sera là pour la rappeler à jamais au souvenir  des Jacméliennes et des Jacméliens qui, par ma voix, lui disent  du fond du cœur :

« Merci Madame »

Après M. Eliot Roy, c’est M. Emmanuel Nicaisse, directeur départemental de l’Education Nationale qui s’est adressé à l’assistance :

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Après M. Emmanuel Nicaisse, c’est M. Jean-Yves Bourcier, directeur du Centre Alcibiade Pommayrac, qui a lu l’hommage écrit spécialement par l’Académicien Dany Laferrière pour Madame Rossillon :

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Pour saluer un visage

Je voudrais saluer tout d’abord ceux qui sont présents ici et d’autres comme moi, qui ne peuvent être parmi vous pour de multiples raisons mais ressentent ce vertige causé par la disparition de notre amie Véronique Rossillon. Je crois qu’en mourant on se disperse dans l’air en poussières d’étoiles et chacune des miettes d’étoiles va se déposer sur l’épaule de quiconque a croisé la vie du disparu.

Par bonheur alors, on retrouve une particule de Véronique Rossillon dans les coins les plus reculés du monde. C’est une pluie d’étoiles qui couvre aujourd’hui la ville de Jacmel. Je ne connais Véronique Rossillon que par Jacmel. Il y a longtemps que j’entends parler de Véronique Rossillon mais avant tout du Collège Alcibiade Pommayrac de la qualité de l’enseignement que l’on reçoit dans ses murs, de son site magnifique, de la lumière qui éclaire le visage des élèves qui le fréquentent. C’est dit-on l’un des meilleurs établissements scolaires du pays. J’ai vérifié maintes fois cette affirmation et je peux certifier qu’il n’a pas volé  sa réputation. Ce n’est que de manière fortuite d’ailleurs que j’ai appris qui était derrière cette merveilleuse aventure de l’esprit: Véronique Rossillon. Une telle discrétion se fait rare dans un monde ou le visage tend à cacher le paysage. Ce qui semblait intéresser Véronique Rossillon c’était d’empêcher la petite lueur de s’éteindre des yeux de ces enfants dont la plupart viennent de familles modestes des environs. Elle voulait briser ce sort qui touche aujourd’hui une grande partie de la jeunesse haïtienne. Elle ne s’est pas contentée de régler la note, elle s’y est investie jusqu’au bout de sa route. A chaque fois qu’on se rencontre on en parle, parfois avec fureur , d’autres fois avec ce bonheur rayonnant qui la rend si radieuse et séduisante. Je dois dire que Véronique Rossillon avait fini par faire partie du paysage de Jacmel, et qu’aujourd’hui, par des professeurs qui furent des élèves auparavant, les amis, les élèves, tout le paysage pour ainsi dire s’apprête à honorer son visage. Ce qui l’aurait rendu confuse et furieuse car on ne doit pas perdre de temps avec elle quand il y a tant à faire. Eh bien non Véronique aujourd’hui nous prendrons le temps qu’il faut pour applaudir celle qui, avec un cœur gros comme une mangue d’été et une poignée de lettres d’alphabet a su éclairer les visages tout en illuminant le paysage.

Dany Laferrière

Après M. Jean-Yves Bourcier, c’est M. Gérard Borne qui s’est adressé à l’assistance :

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Monseigneur,  Révérends Pères,
M. et Mme Kléber et Martine Rossillon,
Mesdames Suzanne Rossillon-Tardieu et Geneviève Rossillon-Londe,
Mesdames et Messieurs les autorités civiles et policières,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, nous voici au sein de cette église, unis et rassemblés dans une même peine.

Il y a deux mois nous étions réunis à Cazenac en Dordogne pour rendre hommage à Madame Rossillon après ce long moment de stupeur qui s’était emparé de nous.

Après ce départ soudain c’était le deuil, la peine, la douleur de ses enfants, de ses petits-enfants, de ses arrière-petits-enfants, de sa famille et de ses nombreux amis à Beynac, à Cazenac, à Paris et à travers la France.

Au même moment en Haïti c’était la sidération, la stupéfaction et l’affliction. A Jacmel en particulier, dès que la nouvelle s’est propagée à grande vitesse, plongeant toute une ville et plusieurs générations de Jacméliens et de Sudestois dans une infinie tristesse. Car Madame Rossillon laisse derrière elle une œuvre inestimable.

De nombreuses personnalités ont rapidement réagi. Parmi elles, Mgr Launé Saturné, encore évêque de Jacmel et président de la conférence épiscopale d’Haïti, qui a été intronisé archevêque du Cap-Haïtien dimanche dernier et qui s’est exclamé : « C’est une grande perte, non seulement pour Jacmel, mais aussi pour tout le pays ». Yanick Lahens, figure emblématique des lettres haïtiennes,  prix Fémina 2014, a aussitôt fait part de sa vive émotion sur les réseaux sociaux. Gary Victor, l’écrivain le plus lu en Haïti, a immédiatement réagi pour dire toute l’admiration qu’il éprouve pour Madame Rossillon et présenter ses condoléances à ses enfants et aux petits-enfants.

Mais l’onde de choc s’est surtout propagée parmi les élèves, le personnel et les anciens élèves du Centre Alcibiade Pommayrac qui n’ont cessé de faire part de leur sidération et multiplier les témoignages, plus émouvants les uns que les autres, pour dire leur peine et rendre hommage à la grande Dame qu’est Madame Rossillon.

Jamais Madame Rossillon n’a été aussi présente dans le cœur des  Jacméliens. Toutes les radios ont diffusé des messages et des veillées ont été spontanément organisées par des élèves ou des anciens élèves du centre.

L’attachement de Madame Rossillon pour Haïti et plus particulièrement pour Jacmel ; d’autres l’ont dit avant moi mais il est bon de le redire ici. « Alcibiade », parce qu’en Haïti on ne dit pas Alcibiade Pommayrac, on dit « Alcibiade » «  élèv  alsybiad yo ». « Alcibiade » est né de sa rencontre avec le professeur Jean Claude qui lui a été présenté par son mari, Philippe Rossillon, lorsqu’ils ont venus ensemble à Jacmel. Convaincue que l’éducation est la clé de toutes les réussites et désireuse d’apporter sa contribution au développement d’Haïti, Madame Rossillon s’est lancée dans une aventure exaltante : la création d’un établissement scolaire de qualité accessible à tous. Faire de son utopie, de son rêve d’ « une belle école », une réalité. Elle a choisi de concrétiser ce rêve à Jacmel.

En 1976, dans des locaux acquis au cœur de la ville, elle a ouvert les premières classes avec le professeur Jean-Claude, Me Bonnard Posy, Me Marc Saint-Ange, Mme Marie-Gabrielle Géhy et un groupe d’enseignants prêts à s’engager dans ce défi. Puis dans les années 80 ce fut la construction d’un établissement moderne au Lamandou qui s’est étoffé au fil des années et s’est niché dans un magnifique écrin de verdure.

Durant 42 ans, contre vents et marées, bravant cyclones, séisme et turbulences politiques, Madame Rossillon a constamment maintenu le cap et donné vie à son rêve d’une «  belle éducation  », celle qui promeut, celle qui élève, celle qui façonne de futurs citoyens prêts à s’engager dans le développement de leur pays.

Aujourd’hui ce sont plus de 840 élèves, de la maternelle à la terminale, qui bénéficient de cette «  belle éducation » telle que la concevait Madame Rossillon. Le taux de réussite aux examens officiels est de 100%. Deux anciens élèves ont été admis à l’ENA. Deux autres ont été ministres dans le gouvernement de leur pays. Beaucoup font de brillantes carrières en Haïti ou à l’étranger. Et tous les autres réussissent brillamment les études qu’ils entreprennent quelles que soient les voies choisies. Tous les anciens élèves du CAP restent viscéralement attachés à leur école et ils savent tout ce qu’ils lui doivent : le goût de l’effort, l’esprit critique, la confiance en soi pour donner le meilleur de soi-même et l’exigence qui permet de se construire. C’était là l’objectif et le credo de Madame Rossillon. Jean-Jakson Siméon l’a lui aussi évoqué dans sa prise de parole au nom des anciens élèves d’Alcibiade. Madame Rossillon, parce qu’à Jacmel on ne dit pas Madame Véronique Rossillon, on dit Madame Rossillon. Madame Rossillon rêvait de donner à tous les élèves d’Alcibiade des bases solides, robustes, une formation ouverte, exigeante, pour qu’ils puissent être véritablement  acteurs de leur vie, une vie fraternelle dans le monde de demain.

Oui c’est une très grande Dame qui nous a quittés et qui restera à jamais dans nos cœurs. « Une grande Dame » : c’est l’hommage qui fuse de toute part, une grande Dame pétrie d’humanisme, une grande Dame dont la dignité se doublait d’une extrême réserve de comportement, une grande Dame dotée d’une personnalité exceptionnelle qui nous a tous fortement marqués, une grande Dame dont l’altruisme désintéressé et discret forçait le respect.

 Lorsqu’elle séjournait au CAP, dans «  son petit paradis », disait-elle, cette grande Dame avait le don de s’intéresser à tous, élèves, professeurs, personnel, quelles que soient leurs fonctions, avec une empathie naturelle et souvent chaleureuse même si elle était exigeante. C’est ce que M. Ronald Andris nous a rappelé il y a quelques instants au nom des professeurs.

A vous tous ici rassemblés dans la même peine, je voudrais rappeler que Madame Rossillon ponctuait souvent  ses missives par la devise qui est désormais celle du CAP, après avoir été celle de Jacmel dans le fameux poème du barde jacmélien, Alcibiade Pommayrac :

 Sursum corda !

Alors  Haut les cœurs !

 Permettez-moi enfin de citer un extrait de Fragments d’un jour de Maurice Genevoix :

 «  Il n’y a pas de mort. Je peux fermer les yeux. J’aurai un paradis dans les cœurs qui se souviendront »

  Nous nous souviendrons, Madame!

 

Après M. Gérard Borne, c’est M. Kéber Rossillon, fils de Madame Rossillon, qui a pris la parole :

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Lè m te timoun, Manman m te fè m plante yon ti jaden kote m te mete radi ak flè. Se mwen ki te premye elèv li. Li te vin gen anpil lot elèv tou : nou se ti frè ak ti sè mwen. Mwen yon ti jan jalou paske nou te gen plis chans pase m : nou te konnen la fami Lamitié.

Oui ma mère aimait la nature. Chaque plante du CAP se souvient d’elle.

Ma mère aimait les enfants, surtout les petits enfants. Elle voyait en chacun une personne digne d’intérêt et de respect.

Sa passion était l’éducation. C’était un intérêt qui venait de loin dans sa famille : son ancêtre François Guizot avait été le premier Ministre de l’instruction publique en France.  Il avait organisé le système des écoles primaires, ouvert des milliers d’écoles et fait reculer l’illettrisme. Sa famille s’est toujours intéressée aux questions d’éducation. Aujourd’hui, ses petites filles, Marguerite, Suzanne et Geneviève prennent la relève et s’engagent pour le CAP. 

Deux mois ont passé depuis sa disparition.  Dans les rêves où elle m’apparaît, derrière une vitre, je me demande si elle va me parler. Mais non ! il faut s’y faire, et son sourire de bienvenue, son sourire de bonté, ne sera plus que dans nos souvenirs.

Chers amis, chère famille, gardons ce souvenir.  Restons unis et tâchons de suivre l’exemple de Véronique Rossillon.  

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Monseigneur Sauveur Content prononçant son homélie durant la messe de requiem

 

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Lecture du Livre des Proverbes versets 5 à 9 par Madame Geneviève Rossillon-Londe

 

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25 septembre 2018 : Cérémonie d’hommage à Madame Rossillon à la mairie de Jacmel

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Mardi 25 septembre 2018  à 17h une cérémonie  républicaine  en hommage à Mme Véronique Rossillon  a été organisée à la mairie de Jacmel en présence de nombreuses personnalités, de ses enfants et petits-enfants M. et Mme Kléber et Martine Rossillon et  Mesdames Suzanne et Geneviève Rossillon.

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Mesdames Suzanne, Martine et Geneviève Rossillon, M. Frantz Pierre-Louis secrétaire général de la Délégation, M. Pierre-Michel Lafontant Délégué départemental, Mme Lourdie César Maire-adjointe, Monsieur Kléber Rossillon, Dr Emmanuel Ménard, Dr Jean-Elie Gilles Recteur de l’université publique du Sud-Est

 
C’est M. Jean-Elie Gilles, recteur de l’Université publique du Sud-Est et ancien élève du CAP, qui a prononcé l’allocution de bienvenue.

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Madame le Maire de Jacmel,
Monsieur le Délégué départemental du Sud-est,
Monsieur le Directeur départemental de la PNH/Sud-est,
Monseigneur Sauveur Content, Vicaire General du Diocèse de Jacmel
Monsieur Gérard Borne, Consul Honoraire de France
Monsieur Jean-Yves Bourcier, Directeur du Centre Alcibiade Pommayrac,
Mesdames, Messieurs de la société civile,
Mesdames, messieurs des organismes déconcentrés de l’état,
Mesdames, messieurs de la presse parlée, écrite et télévisée,
Chers élèves, professeurs, employés du centre,
Chers parents, chers Jacméliens, Jacméliennes, amants de l’éducation de qualité,
Mesdames, Messieurs,

 C’est pour nous un grand honneur d’être ici cet après-midi pour la célébration posthume de l’esprit de feue Madame Véronique Seydoux-Rossillon, une humaniste, une bienfaitrice de Jacmel, une amie, une mère, un grand-parent.

Je voudrais, au nom de tous les Jacmèliens et de tous les bénéficiaires du Centre Alcibiade Pommayrac, institution d’enseignement secondaire présente dans la ville de Jacmel depuis 42 ans, souhaiter la plus cordiale bienvenue à la famille Rossillon qui a fait le déplacement de la France vers Haïti pour assister à cette cérémonie.  Mesdames, Messieurs, votre mère a fait œuvre qui vaille et tout Jacmel vous remercie de votre présence ici ce soir.

Madame Véronique Seydoux-Rossillon est arrivée à Jacmel dans les années 1970 avec son mari, Philippe Rossillon pour visiter leur ami, le Professeur Jean Claude, l’un des fondateurs du Centre d’Etudes à Port-au-Prince. Charmés par la beauté de Jacmel, Les Rossillon devinrent bientôt de vrais amants de cette ville et Madame Rossillon décida de s’associer avec son ami Jean Claude pour mettre sur pied le Centre Alcibiade Pommayrac. Vu qu’à l’époque le Lycée Pinchinat avait une pléiade de professeurs de carrière tels que MMmes Bonnard Posy, Marc Saint-Ange, André Neptune, Jimmy Plantin, Kesner Posy, Eda Lapierre, Madame Hector Lafontant, … pour ne citer que ceux-là, ils furent parmi les premiers à enseigner au Centre.  Et, il y avait beaucoup de coopérants aussi venant de France à travers les années : les professeurs, Boucheriau, Duong, Yves Fabre, Sibolt, Pachoud, Marie Barthe,  ….. Des professeurs chevronnés, incitant les élèves à mettre en exergue leur intelligence.

Les élèves étaient brillants et les professeurs au top de leurs jeux pédagogiques. Il faut croire que l’enseignement du Centre est utile pour avoir formé tant de gens qui travaillent dans tous les domaines : éducation, armée, police, santé, justice et jurisprudence,  télécommunication, vocations religieuses…

Le Centre Alcibiade existe depuis 42 ans bien sonnés à l’horloge de son existence et l’éducation reçue dans l’enceinte de cet établissement est une éducation internationale, humaine qui a permis à ceux qui ont pu obtenir des bourses ou aller vers l’extérieur de briller de tous leurs feux et, c’est toujours avec fierté que les anciens du CAP définissent la matrice nourricière, l’Alma mater qui  leur a permis de devenir des citoyens responsables.

L’esprit laïque qui prévalait dans les ambiances scolaires ont permis a permis que la tolérance soit une qualité que beaucoup d’entre nous avions appris à cultiver et sortir des carcans de l’intolérance et de l’obscurantisme qui prévalent toujours dans des petites villes de provinces. Nous devons beaucoup au Centre Alcibiade et notre reconnaissance va éternellement à notre fondatrice, Madame Véronique Seydoux-Rossillon.

L’ex-maire de Jacmel et sénateur du Sud-est, Mr Edwin Daniel Joseph Zenny, dit Edo, décora Madame Rossillon comme première citoyenne de Jacme parce qu’il avait le sens de cette reconnaissance posthume que nous manifestons tous aujourd’hui envers Madame Véronique Rossillon.

Nous promettons à la famille Rossillon que lorsqu’elle reviendra pour sa prochaine visite a Jacmel, un buste de leur maman sera inauguré sur la cour du Centre Alcibiade Pommayrac.

Nous souhaitons à tous de passer un agréable moment ce soir et de n’avoir que des idées positives car Madame Véronique Rossillon c’était la positivité qui a permis que tant de rêves deviennent réalités, que tant de jeunes aient pu bénéficier d’une bonne éducation. Nous célébrons sa vie : Jacmel Sursum Corda ! Feu Jean d’Ormesson a écrit : « Il y a quelque chose de plus fort que la mort, c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants. » Madame Véronique Seydoux-Rossillon, vous êtes à jamais présente dans nos cœurs.

Mesdames, Messieurs, ce sont avec ces mots que nous commençons la cérémonie de la célébration de la vie de la bienfaitrice et la fondatrice du Centre Alcibiade pour sa générosité qui nous rappelle que nous sommes sur terre pour apporter un peu d’humanité autant que possible à tous ceux qui croisent notre chemin.

Nous ne saurions terminer nos propos sans adresser des remerciements spéciaux à Mesdames, Joan Dithny Raton, Sheila Zenny-Khawly, Medjine Jessie Raton-Zenny, Sénateur Edwin Zenny et d’autres anciens du Centre Alcibiade Pommayrac qui ont contribué à la réalisation de cet après-midi de reconnaissance à l’endroit de notre généreuse bienfaitrice. MERCI DE VOTRE PRECIEUSE COLLABORATION. Merci à la mairie de Jacmel qui nous reçoit à l’Hôtel de ville. Merci parce que vous allez donner le  nom de cette grande dame que nous pleurons, à une rue de la ville. Désormais le Lamandou aura sa rue  « Véronique  Seydoux Rossillon » près du Centre Alcibiade Pommayrac.

Merci

Jean-Elie Gilles, ancien du centre Alcibiade Pommayrac, promotion 1987-88

Après M. Jean-Elie Gilles, c’est Madame Lourdie César, Maire de Jacmel, qui a pris la parole.

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C’est pour moi un grand honneur de prendre la parole dans cette enceinte, à l’occasion de cette cérémonie pour célébrer la mémoire de feue Madame Véronique Seydoux-Rossillon, Humaniste, femme de cœur, bienfaitrice de Jacmel, fondatrice du Centre Alcibiade Pommayrac de Jacmel, mère et grand-mère.

Je voudrais profiter de l’occurrence pour souhaiter la plus cordiale bienvenue à Jacmel aux membres de sa famille ici présents et leur présenter de sincères condoléances au nom de la mairie et de tous les Jacmeliens et Jacmeliennes. Je vous demande, Mesdames, Messieurs, de vous lever pour que nous puissions prendre un moment de silence à la mémoire de Madame Véronique Seydoux-Rossillon. …….. Merci

Madame Véronique Seydoux-Rossillon est venue à Jacmel, après la construction de la route de l’Amitié pour laquelle son époux, Philippe Rossillon, avait fait des démarches auprès du gouvernement français et, l’Ambassadeur d’Alors, Bernard Dorin, grand amoureux de Jacmel comme Monsieur Rossillon apporta toute sa collaboration pour que notre patelin puisse devenir le bénéficiaire digne de cette route qui nous sert encore aujourd’hui.  Madame Véronique Rossillon eut donc l’idée géniale de contribuer à l’éducation de la jeunesse jacmelienne et haïtienne, en s’associant avec son ami, le Professeur Jean Claude, pour fonder le Centre Alcibiade Pommayrac de Jacmel.

Selon Confucius, philosophe chinois (551-479 av. J.-C.), « De l’éducation naît la confiance. De la confiance naît l’espoir. De l’espoir naît la paix. »

Madame Véronique Rossillon avait en vue cette définition de l’éducation puisque le Centre Alcibiade Pommayrac est, depuis 1976, une institution éducative de qualité ouverte à tous les Jacméliens, à tous les Haïtiens pour devenir ce foyer culturel national ouvert où l’apprentissage de la liberté, de la responsabilité citoyenne et du dialogue. Ce centre est devenu le creuset dur éveil des consciences des élèves qui ont eu le privilège de le fréquenter.  La formation que l’on reçoit au Centre Alcibiade Pommayrac est respectée partout en Haïti, à l’étranger et en France car, l’on sait que les élèves  y sont préparés non seulement pour s’approprier les sciences et les lettres  mais surtout les valeurs et les principes socioculturels  et mondiales qui doivent leur permettre de devenir des hommes et des femmes accomplis, capables de penser par eux-mêmes, en tant qu’ ambassadeurs de l’excellence, qui sentent au plus profond de leurs êtres, les peines et les luttes de leurs concitadins et concitoyens.

On rentre au Centre Alcibiade Pommayrac pour se transformer, à travers les règles rigides du savoir, du savoir-être, du savoir-vivre et du savoir-vivre-ensemble. Et, c’est ainsi que nous voyons nos enfants, nos frères, nos sœurs transformer dignement leur aimable adolescence et innocence en forte virilité humaine, éduqués pour jamais au sens de la justice afin de combattre pour l’équité de tous.  Au Centre Alcibiade Pommayrac, nos enfants apprennent à cultiver le goût du challenge, de l’indépendance intellectuelle, du mérite et, le sens de la responsabilité inculquée au cours des parcours du primaire et du secondaire permettent de mieux comprendre que cette formation n’est pas pour eux-mêmes mais pour qu’ils puissent mieux vivre avec les autres.

Mesdames, Messieurs,

Dans un monde où les identités se menacent d’une manière meurtrière, le Centre Alcibiade continue à prodiguer une instruction et une éducation ouvertes et accueillantes, comme levier d’identité haïtienne, en préparant des citoyens et des citoyennes du monde conscient de leur liberté, amoureux de la culture et des arts au carrefour des spiritualités vaudouesques, catholiques et protestantes. Voilà pourquoi nous rencontrons parmi les anciens élèves du Centre Alcibiade Pommayrac tant de défenseurs des dignités et des causes humaines. L’Education reçue au Centre Alcibiade Pommayrac reste et demeure une éducation moderne, dans un monde en pleine mutation dans le même esprit que les deux rapports phares de l’UNESCO, intitulés respectivement Apprendre à être (1972), ou « Rapport Faure », et L’éducation : un trésor est caché dedans (1996), ou « Rapport Delors » où les aspirations aux droits de l’homme et à la dignité humaine avaient déjà  permis de comprendre à cette époque ,  que les sociétés sont de plus en plus connectées malgré l’intolérance et les conflits qui restent omniprésents . Et, dès lors, les défis à relever sont de plus en plus exacerbés, les possibilités de mettre en place un développement durable passe par l’éducation. Une éducation qui va au-delà de la lecture, de l’écriture et du calcul, de l’analphabétisme et de l’illettrisme dans un environnement d’apprentissage propice au renforcement du caractère de l’apprenant, au renforcement de la justice, de l’équité sociale et de la solidarité mondiale.

C’est à cette vision humaniste du 20eme siècle de l’éducation considérée comme un bien commun essentiel que Madame Véronique Rossillon nous conviait tous et toutes, quand elle avait justement fondée le Centre Alcibiade Pommayrac.

Une éducation essentielle au cadre mondial, intégré des objectifs de développement durable avec au cœur le programme de transformer l’homme, susceptible de permettre à l’élève, futur citoyen responsable de s’adapter aux changements, afin de transformer le monde dans lequel nous sommes appelés à vivre.

Mesdames, Messieurs,

Une éducation de base à qualité supérieure constitue le fondement indispensable d’un apprentissage, tout au long de la vie dans un monde complexe en évolution rapide. Et, puisque la durabilité de cette éducation est d’abord la responsabilité qui incombe aux individus et aux sociétés d’agir en faveur de l’édification d’un avenir meilleur pour tous, aux niveaux local et mondial, un avenir où le développement socioéconomique repose sur la justice sociale et la gestion avisée de l’environnement, nous pouvons conclure que Madame Véronique Seydoux-Rossillon a bien mérité de la Patrie Haïtienne en fondant le Centre Alcibiade Pommayrac, et , son souvenir est a jamais gravé dans nos cœurs.

Que son âme repose en Paix !

 Jacmel, Sursum Corda !!!

 Après Madame Lourdie César, c’est M. Pierre-Miche Lafontant, Délégué du Sud-Est qui s’est adressé à l’assistance.

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C’est pour moi un grand honneur de prendre la parole à l’occasion de la cérémonie d’hommage à feue Madame Véronique Seydoux-Rossillon dont nous célébrons la mémoire aujourd’hui pour son œuvre, sa vision et son charisme au nom de l’éducation de qualité dans un pays comme le nôtre où ce concept est devenu presque lettre morte.

Mesdames, Messieurs,

Madame Véronique Seydoux-Rossillon nous a quittés, mais elle restera dans notre mémoire de peuple, de communauté en quête de survie pour une éducation de qualité une personnalité tutélaire dont l’histoire a déjà inscrit le nom dans les annales des grands noms de notre histoire. Aussi, chers membres de la famille de Madame Véronique Rossillon, nous voulons vous faire savoir, à travers l’hommage que nous rendons à votre mère et votre grand-mère aujourd’hui que nous, Jacméliens et Jacméliennes, partageons en filigrane vos sentiments d’affliction et de tristesse et vous assurons de notre plus vive sympathie.  A ces sentiments de peine que notre souvenir d’elle nous commande, il y a aussi de manière indissoluble le témoignage de notre respect, de notre reconnaissance et de notre admiration envers la bienfaitrice de notre ville qui, par la fondation du Centre Alcibiade Pommayrac, en 1976 a permis à des milliers de jeunes filles et de jeunes hommes de notre pays d’avoir accès a l’éducation de qualité, laïque, engagée envers le monde afin d’en faire des citoyens et des citoyennes du monde, imbus de leur responsabilité comme Elite . Pas une élite frimeuse et prétentieuse, mais une élite qui se met au service du monde, a l’instar de notre fondatrice dont l’humilité légendaire est devenue pour bon nombre d’entre nous source inspiration. Cette humilité, fruit de l’attachement de Madame Véronique Rossillon aux principes républicains de la servitude volontaire est aussi une inspiration pour nous tous, anciens et nouveaux élèves du Centre Alcibiade Pommayrac, Jacméliens, Jacméliennes, citoyens citoyennes d’un pays à court de modèles et, elle doit nous inciter à la sagesse.

Il ne suffit pas seulement d’évoquer ici ce que Madame Rossillon nous a légués en héritage, à travers l’éducation qu’elle a permis aux jeunes de notre ville d’en être les bénéficiaires, mais surtout ce qu’elle nous a   enseignés par son attitude, sa personnalité attachante, effacée, et pour tout dire, son œuvre est inséparable de ses qualités humaines exceptionnelles.

Sa sincère et profonde bienveillance, sa gentillesse sans afféterie, son sens exigeant de l’écoute et du dialogue va nous manquer à tous. Pour nous tous qui l’avons connu et aimé, elle n’était pas seulement la   fondatrice du    Centre Alcibiade Pommayrac mais cette grande dame, cette maman qui cultivait l’ouverture aux autres et à la jeunesse dont elle soutenait les projets. Elle n’aimait pas les idées toutes faites, parce qu’elle était attentive aux solides convictions pour mieux faire évoluer les positions dans des relations interpersonnelles totalement dépourvues de préjugés et de préconçus. Avec elle, pas question de tour d’ivoire éloignée des réalités du quotidien haïtien, voilà pourquoi elle conjuguait au plus haut point le sens de l’éthique de la compréhension de l’autre.

Nous sommes tous et toutes vivement très conscients et surtout reconnaissants de tout ce que la fondatrice de cette institution a pu faire pour notre communauté, et, d’une façon ou d’une autre, nous avons tous bénéficié de sa vision pour Jacmel et de son engagement humanitaire. Son départ vers l’Orient éternel ne rend pas seulement sa famille orpheline mais nous en sommes également.  Voilà pourquoi nous sommes conscients d’être, aujourd’hui, plus que jamais, les héritiers de sa bonté et de son humanité. Ce sont donc, par conséquent, ces sentiments qui doivent galvaniser notre fidélité et les affections filiales, hier, à sa personne et désormais à sa mémoire pour cet héritage de conviction et d’amour pour l’humanité dans le besoin.

Madame Véronique Seydoux-Rossillon, vous aviez offert à nos enfants, à nos frères et sœurs de toutes les couches sociales de Jacmel, l’éducation comme opportunité pour échapper à la pauvreté du jugement, au dénuement des situations sociales et humaines, nous vous en sommes éternellement reconnaissants.

Que la terre vous soit légère !

Sursum Corda !

 Après M. Pierre-Miche Lafontant, ce sont deux élèves de la promotion actuelle de terminale au CAP, Marc Jodel Alcindor et Wilder Fiéfé Jean, qui se sont adressé au public.

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 « Il pleure dans mon cœur.. » C’est ce magnifique poème de Paul Verlaine qui me vient à l’idée à l’occasion de cette cérémonie en l’honneur de Madame Rossillon, la fondatrice et mécène de notre collège. Comme vous le savez tous, le 23 juillet dernier elle nous a tiré sa révérence de façon inattendue. Nous avons perdu au centre notre mère spirituelle, notre maman. Ce brusque départ nous a pétrifiés et nous laisse décontenancés pour longtemps encore.

Voilà quatorze ans que je fréquente le Centre Alcibiade Pommayrac, quatorze ans déjà que je côtoie cette dame au grand cœur. Nous la rencontrions chaque année lors de ses traditionnelles visites. Toujours aussi discrète que possible, elle nous transmettait au cours de ses brèves apparitions en salle l’amour de l’éducation. Elle s’y prenait avec un respect et une attention des plus délicats, tout comme l’aurait fait une grand- mère avec ses petits-enfants.

Je dois avouer que le développement des communautés éducatives en Haïti nous laisse espérer l’apparition d’autres personnalités de l’envergure de Madame Rossillon.

Aujourd’hui très chère madame, nous voulons vous rendre hommage, non seulement pour la gentille et humble dame que vous fûtes mais également pour avoir à jamais marqué nos vies. Votre départ nous inflige une tristesse incommensurable. Cependant vous demeurez vivante dans nos cœurs.

Vous continuerez à marquer les générations à venir. La flamme de votre mémoire continuera à illuminer le Centre Alcibiade Pommayrac.

Merci  Madame !

 Après Marc Jodel Alcindor et Wilder Fiéfé Jean, c’est le poète et écrivain Maurice Cadet qui s’est adressé à l’assistance.

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 Aujourd’hui, j’ai la parole brassée dans les tonalités contraires, partagée entre cet hommage à une vie étincelante et cette note de tristesse qui décolore nos regards à chaque grand départ.

A Jacmel, le nom de Madame Véronique SEYDOUX-ROSSILLON nous est venu comme une parcelle d’étoile tombée du ciel. Un vrai conte de fée : on aurait pu dire : « Il était une fois une dame au noble cœur » avec une main tendue vers une humanité en pleine dérive. C’est arrivé sans les transes des attentes. Et la générosité fit le reste.

Ici s’arrête l’abrégé de cette belle histoire. Au fil des ans, l’œuvre de Madame Véronique Rossillon est devenue une imposante réalisation. Dans une ville qui voyait partir vers d’autres pays beaucoup de ses enfants, sans être capable de faire le moindre geste pour les retenir. Un beau matin, la grisaille se dissipa avec l’ouverture d’un établissement scolaire qui s’imposa, dès le départ, par la qualité de son enseignement et les exigences d’une discipline stricte. Tout ceci, grâce à une administration, dirigée de main de maitre, depuis la fin des années 1980 par deux enseignants de carrière : Monsieur Jean-Yves BOURCIER et Monsieur Gérard BORNE. Quelle belle trouvaille ! Je ne m’attarderai pas sur les débuts de ce beau projet. J’étais loin de Jacmel, bien engourdi dans les froidures du Québec, un coin de pays bien cher à Philippe Rossillon. De ce nouveau Centre d’Enseignement a Jacmel, j’en ai eu les bonnes nouvelles par l’entremise d’un vieux cousin, le Professeur Jean CLAUDE, également mon ancien prof. de philosophie à l’Ecole Normale Supérieure de Port-au-Prince. Paix à son âme de vieux co-fondateur du Centre Culturel Alcibiade Pommayrac.

L’œuvre est immense. Le cœur de la Dame aussi. Et depuis, des générations de femmes et d’hommes formés sur les bancs du Centre Alcibiade Pommayrac se succèdent et se rencontrent au hasard de la vie, en évoquant le temps de leurs belles années dans cet établissement scolaire. Puis arriva le temps du grand défi. Celui de maintenir pendant toutes ces années la qualité de la formation académique de ces élèves et de leur donner une bonne discipline intellectuelle. A voir les résultats on peut dire aujourd’hui : Pari gagné !

Honneur et Respect aux Messieurs Jean-Yves BOURCIER et Gérard BORNE.

 Mesdames, Messieurs,

Je ne pose pas la question à savoir que serait devenu le monde scolaire de Jacmel sans la présence de cet établissement scolaire ? La réponse est évidente et ma petite coquetterie de poète ne cultive pas l’art des redites.

Dormez en paix, Véronique SEYDOUX-ROSSILLON. Bien avant la tombée du rideau, le public applaudissait déjà. Au nom de la ville de Jacmel, au nom de mes jeunes amis, anciens élèves de cet établissement, au nom des parents jacmeliens, je vous dis : MERCI Madame ROSSILLON.

Et avec la même ferveur, je dis aussi merci à la famille qui continue l’œuvre colossale de MADAME ROSSILLON. Vos noms resteront à jamais gravés dans les majuscules de l’Histoire de Jacmel et longtemps après nous, on parlera à Jacmel de la noblesse du geste.

Avec les sentiments de reconnaissance de toute la population de Jacmel. Bon retour chez vous.

Maurice Cadet, écrivain

 Après le poète et écrivain Maurice Cadet, c’est le Dr Emmanuel Ménard qui s’est adressé à l’assistance.

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Après le Dr Emmanuel Ménard , Mesdames Geneviève Rossillon-Londe et Suzanne Rossillon-Tardieu  ont pris la parole.

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Suzanne

Nous vous remercions pour ces mots, qui expriment de façon très juste l’engagement de Véronique Rossillon.

Notre grand-mère nous a quittés il y a maintenant deux mois et a été inhumée à Cazenac, en Périgord, dans le sud-ouest de la France. Néanmoins, l’hommage n’aurait pas été complet sans une cérémonie, à Jacmel, dans le sud-est d’Haïti, où elle laisse une partie de son âme.

La famille et les amis de Véronique auraient aimé venir aujourd’hui, car malgré sa grande discrétion et son humilité, elle ne faisait pas mystère de son attachement profond à Jacmel et au Centre Alcibiade Pommayrac. Ma sœur Geneviève et moi-même, Suzanne, portons la responsabilité de les représenter aujourd’hui, avec nos parents Kléber et Martine Rossillon.

Il y a plus de 40 ans, notre grand-mère a rencontré le Professeur Jean Claude, qui lui avait été présenté par son mari Philippe Rossillon. Convaincue des liens qui unissaient les pays francophones, elle a créé le Centre Alcibiade Pommayrac en 1976.

Pour nous, le CAP n’a d’abord été qu’un lieu mystérieux vers lequel notre grand-mère s’envolait deux fois par an. Quand elle rentrait de ses séjours à Jacmel, c’était toujours avec un “sac à malices”, dans lequel elle nous laissait piocher des merveilles colorées, bêtes imaginaires en bois ou papier mâché.

Dans sa maison en banlieue parisienne, nous regardions avec elle des épisodes de la Famille Lamitié, la méthode d’apprentissage du français bien connue des élèves du Jardin d’Enfants.

Plus tard, quand nous fûmes en âge d’entrer au collège, grand-mère s’intéressait à nos programmes scolaires et testait nos connaissances, pour conclure invariablement : mes élèves haïtiens sont bien meilleurs.

Et puis, il vint un jour où elle nous estima prêtes à l’accompagner ici. En la suivant dans ses virées dans Jacmel, nous avons été présentées comme ses pitit pitit et nous avons compris à quel point elle se sentait ici chez elle.

Geneviève

Mais surtout, en observant ses inspections méticuleuses du CAP, nous avons pris conscience de son œuvre. Ce qui n’était encore que récits de voyage et théories sur l’éducation sont devenus une réalité. Nous avons pu voir ce qu’était la “belle éducation” donnée aux élèves d’Alcibiade : le goût de l’effort, l’esprit critique, la confiance en soi pour donner le meilleur de soi-même et l’exigence qui permet de se construire. Et nous avons compris tout ce qu’il fallait de persévérance, de culot et d’enthousiasme pour faire vivre le CAP.

Aujourd’hui, nous rendons hommage à notre grand-mère mais nous formulons aussi une promesse d’engagement.

Véronique Rossillon s’inquiétait du sort du CAP après sa disparition.

Il y a quelques années, elle a constitué un conseil d’administration chargé de poursuivre son action.

Avec notre sœur Marguerite, M. Zumbiehl et Mme Hyest, nous sommes honorés qu’elle nous ait  confiés de prendre sa suite.

Grand-mère a fondé cette école avec la conviction que l’éducation pouvait changer des vies et ne se limite pas à ce qui se passe à l’intérieur d’une salle de classe. A Alcibiade, tout l’environnement a été façonné par elle, de la cantine au choix des arbres. Soucieuse du bien-être de tous, elle conversait avec les jardiniers, les cuisinières, les gardiens et le personnel administratif.

Nous ne serons pas trop de cinq pour prendre sa relève. 

Il y a 3 semaines, 850 élèves ont repris le chemin de l’école pour venir remplir les classes du jardin d’enfants au secondaire. Même si cette institution est désormais orpheline, ce rituel de la rentrée des classes se répètera encore des dizaines de fois, 

Car fidèles à notre grand-mère et au personnel du centre Alcibiade qui ne se sont jamais découragés devant les difficultés, nous ferons nôtre la devise du CAP : “Haut les cœurs” !

SURSUM CORDA !

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Madame Véronique Seydoux-Rossillon

Pour sa contribution à l’éducation de qualité en Haïti, par la création du Centre Alcibiade Pommayrac de Jacmel qui forme les élites de cette ville depuis 1976.

Merci pour tout !

La ville de Jacmel vous est à jamais reconnaissante

 Fait à Jacmel, le 17 septembre 2018

Anciens élèves du CAP 1976-2016

 

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Vue partielle de l’assistance à la mairie

 

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Animation musicale : Les frères Benoit et Jacmelian Brass

 

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La Mairie de Jacmel a donné le nom de Madame Rossillon à une rue mitoyenne, au sud des locaux du Centre Alcibiade Pommayrac.

 

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Vendredi 27 juillet 2018 : Nous nous souviendrons, Madame!

M.R

Mesdames, Mesdemoiselles , Messieurs,

Nous voici réunis à Cazenac pour rendre hommage à Madame Rossillon après ce long moment de stupeur qui s’est emparé de nous.

Ici bien sûr c’est le deuil, la peine, la douleur de ses enfants, de ses petits-enfants, de ses arrières-petits-enfants, de sa famille et de ses nombreux amis à Beynac, à Cazenac, à Paris et à travers la France.

Là-bas en Haïti , c’est la sidération, la stupéfaction et l’affliction. A Jacmel en particulier, dans la presqu’île du Sud-Est, dès que la nouvelle s’est propagée à grande vitesse, plongeant toute une ville et plusieurs générations de Jacméliens et de Sudestois dans une infinie tristesse. Car Madame Rossillon laisse derrière elle une œuvre inestimable.

De nombreuses personnalités ont déjà réagi. Parmi elles, Mgr Launé Saturné, évêque de Jacmel, président de la conférence épiscopale d’Haïti, qui vient d’être promu archevêque du Cap-Haïtien, 2ème ville du pays et qui s’est exclamé : « C’est une grande perte , non seulement pour Jacmel, mais aussi pour tout le pays ». Yanick Lahens, figure emblématique des lettres haïtiennes , prix Fémina 2014, a aussitôt fait part de sa vive émotion sur les réseaux sociaux. Gary Victor , l’écrivain le plus lu en Haïti, a immédiatement réagi au téléphone pour dire toute l’admiration qu’il éprouve pour Madame Rossillon et présenter ses condoléances aux enfants et aux petits-enfants de Madame Rossillon.

Mais l’onde de choc s’est surtout propagée parmi les élèves, le personnel et les anciens élèves du Centre Alcibiade Pommayrac qui ne cessent de faire part de leur sidération et multiplient les témoignages, plus émouvants les uns que les autres, pour dire leur peine et rendre hommage à la grande Dame qu’est Madame Rossillon.

La ville entière ne parle que de Madame Rossillon. Jamais Madame Rossillon n’a été aussi présente dans le cœur des  Jacméliens. Toutes les radios diffusent des messages et des veillées ont été spontanément organisées par des élèves ou des anciens élèves du centre.

L’attachement de Madame Rossillon pour Haïti et plus particulièrement pour Jacmel est né de sa rencontre avec le professeur Jean Claude qui lui a été présenté par son mari, Monsieur Philippe Rossillon. Convaincue que l’éducation est la clé de toutes les réussites et désireuse d’apporter sa contribution au développement d’Haïti , Madame Rossillon s’est lancée dans une aventure exaltante : la création d’un établissement scolaire de qualité accessible à tous à Jacmel.

En 1976, dans des locaux acquis au cœur de la ville, elle a ouvert les premières classes avec le professeur Jean-Claude, Me Bonnard Posy, Me Marc Saint-Ange, Mme Marie-Gabrielle Géhy et quelques enseignants prêts à s’engager dans ce défi. Puis dans les années 80 ce fut la construction d’un établissement moderne au Lamandou qui s’est étoffé au fil des années et s’est niché dans un magnifique écrin de verdure.

Durant 42 ans , contre vents et marées, bravant cyclones, séisme et turbulences politiques, Madame Rossillon a constamment maintenu le cap et donné vie à son rêve d’une «  belle éducation  », celle qui promeut, celle qui élève, celle qui façonne de futurs citoyens prêts à s’engager dans le développement de leur pays.

Aujourd’hui ce sont plus de 850 élèves , de la maternelle à la terminale, qui bénéficient de cette «  belle éducation » telle que la concevait Madame Rossillon. Le taux de réussite aux examens nationaux est de 100 % , notamment au baccalauréat. Deux anciens élèves ont été admis à l’ENA. Deux autres ont été ministres dans le gouvernement de leur pays. Et tous les autres réussissent brillamment les études supérieures qu’ils entreprennent quelles que soient les voies choisies. Tous les anciens élèves du CAP restent viscéralement attachés à leur école et ils savent tout ce qu’ils lui doivent : le goût de l’effort, l’esprit critique, la confiance en soi pour donner le meilleur de soi-même et l’exigence qui permet de se construire . C’était là l’objectif de Madame Rossillon.

Oui c’est une très grande Dame qui nous a quittés et qui restera à jamais dans nos cœurs. « Une grande Dame » : c’est l’hommage qui fuse de toute part ces derniers jours, une grande Dame pétrie d’humanisme, une grande Dame dont la dignité se doublait d’une extrême réserve de comportement, une grande Dame dotée d’une personnalité exceptionnelle qui nous a tous fortement marqués, une grande Dame dont l’altruisme désintéressé et discret forçait le respect.

 Lorsqu’elle séjournait au CAP, dans «  son petit paradis », disait-elle , cette grande Dame avait le don de s’intéresser à tous, élèves, professeurs, personnel, quelles que soient leurs fonctions, avec une empathie naturelle et souvent chaleureuse même si elle était exigeante.

A vous tous ici rassemblés dans la même peine, je voudrais rappeler que Madame Rossillon ponctuait souvent  ses missives par la devise qui est désormais celle du CAP, après avoir été celle de Jacmel dans le fameux poème d’Alcibiade Pommayrac :  sursum corda !

 Alors  Haut les cœurs !

 Permettez-moi enfin de citer un extrait de Fragments d’un jour de Maurice Genevoix :

 «  Il n’y a pas de mort. Je peux fermer les yeux. J’aurai un paradis dans les cœurs qui se souviendront »

  Nous nous souviendrons, Madame!

 gb

 Beynac et Cazenac en Dordogne, ce 27 juillet 2018

VeroniqueRossillon

15 janvier 2016 Yanick Lahens au CAP

 

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Ce vendredi nous avons eu le plaisir de recevoir Yanick Lahens au CAP. A son arrivée la romancière a été accueillie par Shasna Petit et Grégory Blaise, délégués de la promotion sortante, qui lui ont offert un magnifique bouquet composé de fleurs fraîchement cueillies dans le parc du CAP, avec les chants de bienvenue d’une haie d’honneur formée par les élèves des classes terminales.

Après une visite des trois sections de l’établissement, Yanick Lahens s’est rendue à la salle Professeur Jean Claude où l’attendaient impatiemment les élèves de seconde, rhéto et philo. Les échanges qui s’établirent furent denses et les questions nombreuses et variées.

 

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Les délégués de la classe terminale promotion 2015-2016 accueillent Yanick Lahens au CAP

 

Figure emblématique de la et littérature haïtienne, Yanick Lahens n’en est pas à son premier ouvrage et avait déjà publié des essais, des nouvelles et des romans dont La couleur de l’aube, Failles et Guillaume et Nathalie quand le prix Femina l’a distinguée et placée sous les feux de l’actualité avec Bain de lune. Elle occupe sur la scène littéraire haïtienne une position très singulière par son indépendance d’esprit et sa liberté de ton.

Onze mois après l’élection de Dany Laferrière à l’Académie Française, deux ans après le premier prix littéraire du Salon de Genève attribué à Lyonel Trouillot pour La belle amour humaine et le prix Casa de Las America décerné à Gary Victor pour Le sang et la mer, la littérature haïtienne confirme son étonnante vitalité. Depuis d’autres prix ont été attribués à des auteurs haïtiens comme Kettly Mars ou Dominique Batraville.

 

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Yanick Lahens arrive au CAP ce 15 janvier 2016

 

En récompensant Yanick Lahens pour Bain de lune, le jury du prix Femina a voulu honorer son grand talent, son patient travail et surtout cette belle langue qui se déploie et s’inscrit dans une tradition de luxuriance et de musique de la phrase. Ce prix Femina est un hommage à la richesse de la littérature haïtienne. On pense bien sûr à Jacques Stephen Alexis. Le cinéaste Arnold Antonin vient tout juste de présenter à Port-au-Prince le film qu’il lui consacre : Mort sans sépulture. On pense aussi à l’inoubliable Amour, colère et folie de Marie Chauvet dont on vient de rééditer Fille d’Haïti et Fonds des nègres , à René Depestre (qui fête ses 90 ans et va publier  Popa Singer  en février, à Jean Métellus dont on vient aussi de rééditer Jacmel au crépuscule et Anacaona en édition trilingue , à René Philoctète avec Le Peuple des Terres-Mêlées ou plus près de nous à Dany Laferrière avec L’énigme du retour (prix Médicis) ou à Lyonel Trouillot qui vient de publier un nouveau roman  Kannjawou .

 

Yanick Lahens est née en 1953 à Port-au-Prince et a achevé ses études à la Sorbonne à Paris. De retour en Haïti elle enseigne à l’Ecole Normale Supérieure et multiplie les activités : journaliste, elle collabore à de nombreuses revues telles que Chemins critiques, Cultura ou Boutures. Elle anime l’émission  Entre nous  sur Radio Haïti Inter avec JJ Dominique. Un temps éditrice aux éditions Henri Deschamps, membre fondatrice de l’association des écrivains haïtiens qui combat l’illettrisme en organisant des lectures et rencontres dans les écoles du pays et membre du Conseil International d’Etudes Francophones, elle a également intégré le cabinet du ministre de la culture, Raoul Peck, aux côtés d’un autre écrivain, Louis-Philippe Dalembert, de 1996 à 1997.         

 

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Yanick Lahens au CAP ce 15 janvier 2016 à la salle Professeur Jean Claude

 

Toujours impliquée dans l’histoire et la vie de son pays, elle dirige avec le sociologue et théologien Lahennec Hurbon, en 1998, le projet La route de l’esclavage qui interroge, par la science et les arts, l’histoire de l’esclavage.

Yanick Lahens consacre aujourd’hui une grande partie de son temps au développement social et culturel et a créé une fondation destinée à former les jeunes générations aux stratégies de développement durable, à les sensibiliser à des questions d’intérêt national et à renforcer le lien social (Action pout le changement).

Vers la fin des années 80, Yanick Lahens se lance dans l’écriture. Tout d’abord ce sont des essais sur la littérature, comme celui qu’elle consacre à Marie Chauvet. C’est en 1990 qu’elle est remarquée lors de la publication de L’exil, entre l’ancrage et la fuite, l’écrivain haïtien.

1994 : Tante Résia et les dieux, recueil de nouvelles qui révèle déjà la maîtrise de l’art délicat et subtil de la fiction brève. Dans la nouvelle centrale le narrateur de 19 ans ne veut plus vivre selon les préceptes de sa mère Gracieuse tournée vers la rédemption de la culpabilité alors que sa tante Résia s’est toujours arrangée pour mettre tous les atouts de son côté.

1999 : La petite corruption, recueil de nouvelles qui aborde nettement les thèmes de l’oppression sociale comme la prostitution et le banditisme. Ces nouvelles montrent une fois de plus la grande maîtrise du genre par Yanick Lahens. Chaque histoire fonctionne comme une miniature dans laquelle l’économie des moyens mis en œuvre rend les détails particulièrement denses dans leur capacité d’expression.

 

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Yanick Lahens et Laurie Cherubin de la classe 2-2

 

2000 : son premier roman Dans la maison du père qui ouvre le cycle est un bildungsroman dans les tourments de la révolution haïtienne de 1945. L’héroïne Alice grandit dans les années 40 dans une famille bourgeoise. Au carrefour de son éducation « bien comme il faut » et de son apprentissage de la culture populaire grâce à sa bonne et à son oncle, avec les danses vaudou et les tambours, elle suit les péripéties révolutionnaires de 45-46 et développe son caractère insoumis.

 

2008 : La couleur de l’aube Prix Millepages et prix RFO

      

L’histoire déroule les étapes d’une journée haïtienne depuis le devant-jour à Port-au-Prince jusqu’à la nuit. Yanick Lahens fait alterner les voix de deux sœurs : Angélique, plongée dans les rituels pentecôtistes et Joyeuse, qui aspire à la jubilation des sens. Les deux filles, épaulées par leur mère, pivot du foyer, attendent avec inquiétude le retour du fils, Fignolé, chanteur et jeune militant déçu du parti des Démunis. Il a passé la nuit dehors alors que le bruit des armes résonne dans les rues. Angélique et Joyeuse vont arpenter les rues de Port-au-Prince, une ville écrasée par la violence et la misère, pour tenter de le retrouver.

C’est un roman poignant parce qu’à chaque page sourd la révolte et éclate la volonté de vivre. Dans une langue riche et poétique Yanick Lahens décrit avec une émotion palpable la force de ces êtres ordinaires ballotés par les injustices mais qui restent debout et fiers.

2010 : failles  

En 2010 Yanick Lahens, qui s’est impliquée personnellement dans les secours aux victimes du séisme, publie le récit de ce qu’elle vit : failles. Plus qu’un témoignage, c’est une réflexion de fond déclenchée par la catastrophe et les conséquences humaines de celle-ci. Avec tact et pudeur Yanick Lahens évoque les faits, l’hébétude d’être là, les secours, l’effarement devant l’étendue du désastre, la traversée de Port-au-Prince, les dégâts, les hurlements de celles et ceux qui souffrent.

C’est un livre où se mêlent récit intime, ébauche de roman, témoignages et réflexions. Loin de toute exotisation ou de tout misérabilisme, il s’agit de comprendre les maux et les impasses d’une société exsangue. Derrière la citoyenne qui appelle à la refondation sociale et culturelle, l’écrivaine n’est jamais loin. « Comment écrire pour que le malheur ne menace pas les lieux mêmes d’existence des mots ? » La réponse est dans ce somptueux récit d’amour et de résistance digne et émouvant.

 

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La promotion de terminale 2015-2016 avec Yanick Lahens au CAP ce 15 janvier 2016

 

« Cela faisait longtemps que je voulais écrire cette histoire d’un homme et d’une femme. L’une de celles qui ravivent le goût de l’impossible. L’une de celles qui trainent son cortège de surprises, de paradoxes, d’érotisme et de déraison. Dans cette ville comme dans d’autres villes, une certaine idée de l’amour a été façonnée par les livres, les chansons et le cinéma. Mais où les données du malheur universel sont immédiates et vous rattrapent juste un peu plus vite qu’ailleurs. »   failles 2010

 

2013 : Guillaume et Nathalie                 

 

Yanick Lahens a fini par écrire le roman d’amour qui lui tenait à cœur.      

Guillaume est sociologue, Nathalie architecte. Ils se rencontrent à la veille du séisme autour d’un projet à Léôgane. Entre l’homme de cinquante ans revenu de ses utopies et la jeune femme au sombre passé l’attirance est immédiate. Représentants de la classe moyenne, ils tentent d’endiguer la misère qui les encercle, subissent eux aussi les préjugés racistes de la « bonne » société et la corruption des élites. Le lecteur suit cette lente montée du désir dans le décor de Port-au-Prince superbement rendu par l’écriture de Yanick Lahens qui après Failles fait revivre cette ville impossible telle qu’on l’aime. L’énergie délirante de l’île épouse l’âme des personnages et imprègne tout du long ce roman chaleureux et vibrant.

C’est un roman pétri de tendresse pour son pays où l’auteure excelle dans l’écriture impatiente du désir et l’on est vite happé par la sensualité qui s’en dégage. Yanick Lahens acte la victoire de la vie et de l’écriture sur le malheur. Elle apporte la preuve que l’on peut métamorphoser la douleur par la créativité lumineuse. René Char appelait cela la santé du malheur.

 

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Salle Professeur Jean Claude au CAP ce 15 janvier 2016

 

2014 : Bain de lune Prix Femina

 

De la Maison du père à Guillaume et Nathalie, Yanick Lahens sonde la relation de l’intime avec l’historique, l’articulation de l’individuel et du collectif dans des romans résolument féministes.

Dans Bain de lune, publié en 2014, ce qui faisait déjà la qualité des livres précédents va se révéler ici dans toute sa splendeur : le réalisme des personnages, la puissance poétique des images, la finesse des descriptions, l’audace de la composition. L’auteure fait montre de son talent sans jamais céder à l’ostentation.

Bain de lune se distingue par son ampleur inédite. Les trois précédents romans couvraient des périodes courtes (une journée, une paire d’années) et mobilisaient un petit nombre de personnages.

Bain de lune retrace les trajectoires de deux familles entières sur trois générations au début du 20ème siècle. Nous sommes à Anse Bleue dans un petit village entre terre et mer. A travers la violence des querelles qui opposent les Lafleur et les Mésidor, Yanick Lahens explore les résonnances entre une tragédie familiale et l’histoire tourmentée de l’île. Elle évoque notamment les années de la dictature duvaliériste avec l’homme à chapeau et à lunettes noires et épaisses et le grand voile noir qui recouvre Port-au-Prince et bientôt tout le pays. Les conséquences du changement de régime se font sentir. Voilà qu’Olmène, à peine pubère, s’entiche d’un Mésidor, Tertulien le quinquagénaire et commet l’interdit, Fénelon devient Tonton Macoute et revêt l’uniforme bleu, Léosthène qui rêve de la République Dominicaine, finit par atterrir à Miami. A côté des amours et déchirures de la vie privée merveilleusement contés, Yanick Lahens fait entrer l’histoire politique de l’île dans la vie quotidienne des personnages, tout en montrant la force des croyances, le dialogue avec les éléments et la joyeuse chaleur humaine de ce monde paysan qui résiste au pire.

C’est une écriture chorale avec ce nous qui est la voix du village, des terres intérieures, un chant beau et puissant à la lisière du magique et de la légende, une écriture poétique et réaliste, empathique et distancée. C’est une fresque à la fois complexe et limpide, tant la langue de Yanick Lahens, ponctuée d’expressions créoles, semble couler de source pour mieux épouser, subtilement, la cause des femmes.

C’est enfin un magnifique hommage au monde paysan, à ces Invisibles qui sont les grands oubliés des structures de pouvoir et que la littérature, et souvent elle seule, nous appelle à entendre et à regarder.

 

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Bain de lune avec Norma Bellevue, Shasna Petit et Alia Jean de la classe de terminale

 

Pour en savoir plus

Yanick Lahens : Prix fémina pour « Bain de lune »

Centre Alcibiade Pommayrac sur facebook

 

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Pour revivre ces moments en images

 

 

14 décembre 2015_Dany Laferrière et Rodney Saint-Eloi au C A P

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Ce lundi 14 décembre 2015 nous avons reçu au CAP la visite de Dany Laferrière et Rodney Saint-Eloi accompagnés du directeur du bureau régional du ministère de la culture, Michelet Divers et d’une importante délégation.

Après les avoir accueillis, les élèves des classes de seconde, première et terminale se sont rendus à la salle Professeur Jean Claude où ils ont pu dialoguer avec les deux académiciens. Un entretien dense au cours duquel il a été question de leur réception à l’Académie Française pour le premier et à l’Académie des Lettres du Québec pour le second, des grand-mères de Dany Laferrière et de Rodney Saint-Eloi Da et Ti-Da, de Ti-Goâve et de Cavaillon, de l’importance des villes et des fleuves dans la poésie de Rodney Saint-Eloi, de Papa Legba et de l’érotisme dans le roman de Dany Laferrière La chair du maître, des Amérindiens , de Montréal et de l’Afrique.

Pour Rodney Saint-Eloi on doit être en communication avec le monde qui nous entoure. Il cite Paul-Marie Lapointe : « J’ai des frères et sœurs à l’infini et ces frères et sœurs habitent la terre » et Octavio Paz :« Méritez vos rêves ».

 

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Un groupe de TPE qui travaille sur l’œuvre de Dany Laferrière avec les académiciens

 

 

 

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Dany Laferrière et Rodney Saint-Eloi avec Colette Chandler au CAP ce 14 décembre 2015

 

Dany Laferrière

dans le fauteuil d’Alexandre Dumas à l’Académie française  

 

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Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, Dany Laferrière est surtout un remarquable antidote à l’ennui. Plusieurs de ses livres sont consacrés à sa terre natale. Dans L’Odeur du café (1991), il rend un hommage vibrant à sa grand-mère, Da, une femme cultivée qui lui a inculqué l’amour de la littérature et de la poésie. Présent sur place, le 12 janvier 2010, lors du terrible tremblement de terre qui a frappé Haïti, il raconte dans Tout bouge autour de moi (Grasset, 2011) le silence qui suit la catastrophe humaine.

De lui, son éditeur chez Grasset, Charles Dantzig, dit que ce qui le caractérise, c’est « sa grande élégance de forme ». Son humour, sa distance et sa poésie sont effet au cœur de sa manière d’écrire. Il a reçu le prix Médicis 2009 pour L’Énigme du retour (Grasset), qui raconte son retour en Haïti après la mort de son père. Ecrit en alternance en prose et en vers libres – d’où une très grande musicalité –, c’est un roman à la fois sur la famille, l’exil, l’identité et le temps qui passe.

«Un immortel iconoclaste qui va secouer le cocotier »

« Ce siège, c’est celui d’Alexandre Dumas fils. Il vient de Jérémie dans le sud d’Haïti. Donc, je trouvais que c’était intéressant du point de vue symbolique d’occuper ce siège », a réagi, de Port-au-Prince, l’écrivain. « Je ne veux rien chambouler. Je viens tout simplement dans une maison où on me reçoit avec beaucoup de générosité », a-t-il poursuivi. « Le dernier occupant de ce siège, Bianciotti, est un écrivain que j’aime beaucoup (…). C’est intéressant de voir que j’occupe (aussi) l’ancien siège de Montesquieu (…) « Immortel, ça veut dire tout simplement l’immortalité de la langue française (…). J’espère y apporter aussi quelques mots de notre langue savoureuse d’Haïti et du Québec ».

Comment jouir de son temps sans se fatiguer ?

Dans son dernier ouvrage, Dany Laferrière propose des pistes pour profiter de la beauté de la vie : L’art est bien la seule tentative de réponse sérieuse à l’angoisse de l’homme face à ce monstre insatiable qu’est le temps.  L’art presque perdu de ne rien faire    

 

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Dany Laferrière et Rodney Saint-Eloi au CAP – décembre 2015

 

 

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Salle Professeur Jean Claude – CAP – 14 décembre 2015

 

 

Rodney Saint-Eloi

l’éditeur et écrivain haïtien aux mille identités

 

Depuis plus de dix ans, l’éditeur Rodney Saint-Eloi, bâtit des ponts culturels entre le Québec, son pays d’adoption, Haïti, sa terre d’origine, et le reste du monde.

 

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Un mois après son élection à l’Académie des lettres du Québec, l’académicien Rodney Saint-Éloi a été reçu à la Bibliothèque nationale d’Haïti, ce jeudi 10 décembre, avec tous les honneurs. Élan de tendresse et de respect. Famille et amis, écrivains, opérateurs culturels et artistes ont témoigné leur admiration pour l’auteur qui a pris part les 11, 12 et 13 décembre à la Foire internationale du livre d’Haiti (FILHA).

Membre de l’Académie des lettres du Québec

 Rodney Saint-Éloi est un poète, écrivain, essayiste et éditeur né à Cavaillon. Il a fondé en Haïti la maison d’édition Mémoire, le magazine Cultura et la revue d’art et de littérature Boutures. Il vit depuis 2001 à Montréal. Il est l’auteur d’une dizaine de livres de poésie dont : J’avais une ville d’eau, de terre et d’arc-en-ciel heureux (1999)  J’ai un arbre dans ma pirogue (2003), Récitatif au pays des ombres (2011) et Jacques Roche, je t’écris cette lettre (2013), en lice pour le prix du Gouverneur général. Il a traduit une dizaine d’ouvrages du français au créole et a fondé à Montréal en 2003 les éditions Mémoire d’encrier, devenues après dix ans, la référence pour une littérature de la diversité. Il découvre des écrivains de différentes origines (amérindienne, québécoise, haïtienne, sénégalaise, antillaise, etc.) dans une démarche « d’altérités porteuses d’avenirs et de solidarités.

 

 

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Salle Professeur Jean Claude ce 14 décembre 2015

 

 

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Dany Laferrière, Rodney Saint-Eloi et Michelet Duvert

 

 

Pour revivre ces moments  

   

19 novembre 2014 – 5 février 2015 « Haïti, deux siècles de création artistique » au Grand Palais à Paris : la potion magique

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19 novembre 2014 – 15 février 2015
Grand Palais à Paris
du jeudi au lundi de 10h à 20h
mercredi de 10h à 22h


L’exposition « Haïti, deux siècles de création artistique » a ouvert ses portes le mercredi 19  novembre au Grand Palais à Paris.

 

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Bawon de Myrlande Constant

 

« L’art, potion magique » en Haïti, c’est pour Maryse Condé une évidence. La romancière guadeloupéenne voue une profonde admiration à ce pays unique, première République noire, fière et indépendante. « Lors du terrible tremblement de terre qui ravagea Port-au-Prince en janvier 2010, le monde entier s’étonna, écrit Maryse Condé dans la présentation de l’exposition au Grand Palais à Paris. D’où les Haïtiens puisaient-ils leur exceptionnelle opposition à la mort ? Une théorie se fit jour à New-York. C’était là l’effet de l’art, répandu à profusion dans l’île. (…) Une potion magique« .

Cette exposition est dédiée à la création artistique haïtienne, du XIXème siècle à nos jours. Autour d’un noyau d’œuvres contemporaines, certaines réalisées spécifiquement pour l’occasion, elle présente des temps forts de l’histoire de l’art haïtien, et propose de porter un nouveau regard sur cet art.

L’exposition a pour objectif de dépasser les stéréotypes de la peinture naïve et de transcender la vision magico-religieuse et exotique trop souvent associée de manière restrictive à l’art haïtien. Sans écarter les influences syncrétiques des symboles chrétiens, maçonniques et vodou sur l’imaginaire collectif, l’exposition rend compte de l’extraordinaire vitalité de la création artistique, où tout se métamorphose en toutes circonstances, où se côtoient de manière singulière le « pays réel » et le « pays rêvé ».

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Préfète Duffaut : Mon cercueil, 1998. Acrylique sur bois. 206 cm x 61 x 43. Photo José Azor

 
La scénographie laisse une large place aux artistes contemporains de toutes générations vivant en Haïti (Mario Benjamin, Sébastien Jean, André Eugène, Ronald Mevs, Frantz Jacques dit Guyodo, Celeur Jean-Hérard, Dubréus Lhérisson, Patrick Vilaire, Barbara Prézeau, Pascale Monnin…), en France (Hervé Télémaque, Elodie Barthélemy), en Allemagne (Jean-Ulrick Désert), en Finlande (Sasha Huber), aux États-Unis (Edouard Duval Carrié, Vladimir Cybil Charlier), au Canada (Marie-Hélène Cauvin, Manuel Mathieu). À l’extérieur du Grand Palais, les visiteurs sont accueillis par une sculpture monumentale d’Edouard Duval Carrié.

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Céleur Jean Hérard et ses oiseaux migrateurs au Grand Palais
Claude Bernard Sérant

Aux lendemains de l’Indépendance d’Haïti, au début du XIXème siècle, des académies de peinture sont créées par les dirigeants de la première République noire du monde. Animées pour la plupart par des peintres européens, elles donnent naissance à l’art du portrait (Colbert Lochard, Séjour Legros, Edouard Goldman), consacré essentiellement aux hommes et femmes de pouvoir confrontés à la nécessité de se construire une identité historique.

Cette tradition du portrait officiel sera ensuite interprétée, sous forme de satire, pour témoigner du climat politique tourmenté d’Haïti.

Fondé en 1944, le Centre d’Art de Port-au-Prince, devient le lieu emblématique de la vie artistique haïtienne. Avec une rare puissance évocatrice, les artistes populaires font irruption dans la ville et forcent à la reconnaissance de leurs sensibilités (Hector Hyppolite, Philomé Obin, Préfète Duffaut, Wilson Bigaud, Robert Saint-Brice). En forme de dissidence, les années 50 voient naître un nouvel élan créatif avec l’ouverture du Foyer des arts plastiques, puis de la galerie Brochette. Des artistes, parmi lesquels Lucien Price, Max Pinchinat, Roland Dorcély… en quête de nouveaux paradigmes, explorent alors les voies de l’abstraction et du surréalisme dans un contexte d’échanges permanents avec les artistes ou les intellectuels américains et européens.

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Paradis terrestre de Wilson Bigaud, 1952 Port-au-Prince

 

Dès la fin des années 1950, les villes haïtiennes, victimes de l’exode rural, tentent de faire face aux flux de nouveaux habitants en repoussant leurs enceintes, corrompues par le chaos urbain et la misère. Dans ce contexte de précarité et d’exclusion, apparaissent des micro-formations portées par des artistes, qui transmettent à leur entourage force de vie et de création. Organisées sur le modèle de la vieille communauté rurale et patriarcale lakou, ces groupements artistiques, aussi appelées villages culturels ou villages artistiques, se présentent comme des poches de résistance face à une réalité désenchantée. Si elles partagent le but de transcender le chaos, chacune arbore néanmoins son originalité et sa singulière expression plastique.

Ainsi la communauté de Bel-Air et ses figures emblématiques, Pierrot Barra et David Boyer, réunit-elle de nombreux centres vaudous, qui maintiennent vivant des savoir-faire liés aux rituels sacrés. Non loin de Port-au-Prince, le village artistique de Noailles se fédère en 1953, autour de l’atelier du forgeron Georges Liautaud.

Expo 7

Bosou, Georges Liautaud, vers 1960 © Dominique Franck Simon

 

Depuis la fin du XXème siècle, la concentration urbaine à Port-au-Prince et l’effervescence qui parcourt la société haïtienne a favorisé l’émergence d’une esthétique contemporaine à travers la peinture, le dessin, l’installation, la vidéo, la sculpture d’objets recyclés.

 

Expo 6

André Eugène : Legba, 2005. Bois, pneu, et métal recyclé. 514 cm x 262 x 108. Photo José Azor

 

60 artistes et plus de 180 œuvres 

Avec  près de 60 artistes et plus de 180 œuvres provenant de collections publiques ou privées haïtiennes (Musée du Panthéon national haïtien, Musée d’art haïtien du Collège Saint-Pierre, Bibliothèque des Pères du Saint-Esprit, Loge L’Haïtienne du Cap-Haïtien, Fondation FPVPOCH / Marianne Lehmann, Fondation Culture Création), françaises (Château de Versailles, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Musée d’art contemporain de Marseille), américaine (Milwaukee Art Museum), l’exposition du Grand Palais présente une création artistique dégagée de tout cadre rigide, mêlant sans difficulté poésie, magie, religion et  engagement  politique.

Expo 5

Dubréus Lhérisson, Sans titre, 2012-2013

 

 

 

Expo 15

Pascale Monnin. Port-au-Prince. Eustache ou l’Éloge de la complexité. 2013-2014 Installation mobile (3 éléments), tête de cerf, tête de cabri, miroir, tissu, métal, perle, céramique, lumière, moteur. Collection Monnin

 

Chèf  yo, santit yo et tètatèt

Pour présenter ces deux siècles de création artistique, les deux commissaires, Mireille Pérodin Jérôme et  Régine Cuzin , ont choisi d’organiser l’exposition   en quatre grandes sections  : les chefs (chèf yo), les sans titres (santit yo), les esprits (lespri yo) liés au vaudou, au catholicisme et à la franc-maçonnerie et enfin les paysages (peyizaj yo). Elles  se sont aussi  amusées  à créer plusieurs  tête-à-tête (tetatet) entre  artistes.  Jean-Michel  Basquiat  de père haïtien et  vivant  à New-York  se  trouve ainsi confronté à  Hervé Télémaque installé depuis longtemps à Paris.

Cette exposition ne répond pas à un parcours chronologique, ni  à une déclinaison des grands courants de l’art haïtien, mais plus à une approche rhizomique de ces deux siècles de création artistique : « une sorte de chaos organisé où l’on doit cheminer pour découvrir des espaces qui se répondent, et « re-voir » ainsi Haïti. »

Une place de choix a été accordée aux artistes de l’abstraction, dénigrés durant la suprématie du marché de l’art naïf, et  aux artistes contemporains. Parmi eux on compte des œuvres monumentales, sonores, visuelles, qui réinventent l’imaginaire merveilleux d’Haïti.

 

Expo 4

King of the Zulus de Jean-Michel Basquiat – La Terre couchée d’Hervé Télémaque

 

 

expo 13

Patrick Vilaire, Le Fossoyeur Claude Bernard Sérant – Le Nouvelliste

 

 

Expo 3

Le peintre Patrick Vilaire et la commissaire de l’exposition, Mireille P. Jérôme
Claude Bernard Sérant – Le Nouvelliste

 

 

Expo 2

Hervé Télémaque : la terre couchée, 1985.Huile sur toile et tôle récupérée, triptyque. 175 cm x 800. Paris, musée d’Art moderne / Roger Viollet / Adagp, Paris 2014

 

 

Expo 1

Mario Benjamin au Grand Palais en compagnie de Barbara Prézaut
Claude Bernard Sérant- Le Nouvelliste

 

 

Expo12

Fritzner Lamour, Poste Ravine Pintade, vers 1980 Huile sur toile — 51 × 61 cm © Galerie Monnin, Port-au-Prince

 

Pour en savoir plus:

4 novembre 2014 – Yanick Lahens prix Femina pour Bain de lune

Yanick Lahens Alcibiade 2

Lundi 3 novembre 2014, le Femina a fait souffler un grand vent chaud  des Caraïbes en couronnant Yanick Lahens pour son roman Bain de lune (Sabine Wespieser). Un joli titre pour un livre épique, qui raconte une saga familiale tourmentée sur fond de tumultes politiques qui prend ses racines dans les années 1920 et court sur plusieurs générations, une chronique violente et poétique d’un conflit opposant deux familles ennemies dans un village côtier en Haïti.

Figure emblématique de la littérature haïtienne, Yanick Lahens n’en est pas à son premier ouvrage et son éditrice Sabine Wespieser avait déjà publié la couleur de l’aube  2008, failles 2010 et Guillaume et Nathalie  2013. Onze mois après l’élection de Dany Laferrière à l’Académie française. Deux ans après Le premier prix littéraire du Salon du livre de Genève  attribué à  Lyonel Trouillot  pour la belle amour humaine et le prix Casa de las Americas décerné à Gary Victor  pour le sang et la mer. Ce prix Femina, c’est donc un nouveau couronnement pour la littérature haïtienne qui confirme son étonnante vitalité.

« Je voulais parler de la majorité de mon peuple, mais en tentant d’éviter les chausse-trapes, la fascination obligée pour un univers bucolique. Ce qui m’intéressait, c’étaient les stratégies de survie, la manière dont les paysans tiennent la modernité à distance, comment ils se replient et, oui, comment ils pratiquent l’art d’être invisibles. »

 Yanick Lahens Alcibiade 1

 

Avec Bain de lune, Yanick Lahens dépeint avec finesse le destin croisé de deux familles rurales, avec pour décor une fresque historique et sociale d’Haïti. Bain de lune est un roman d’une violente beauté sur son pays, traversé par la destruction, l’opportunisme politique, les familles déchirées mais aussi les mots magiques des paysans qui se fient aux puissances souterraines.

Tout y est, le fond, puissant, et la forme, poétique. « Quel ouragan ! Quel tumulte ! Dans toute cette histoire, il faudrait tenir compte du vent, du sel, de l’eau, et pas seulement des hommes et des femmes. Le sable a été tourné et retourné dans le plus grand désordre », s’écrie la mystérieuse jeune femme étendue plus morte que vive sur la grève, avant de réveiller les fantômes de son passé.

« Une histoire de tumultes et d’événements très ordinaires. Quelquefois de fureurs et de faims. Par moments de corps qui exultent et s’enchantent. Par d’autres, de sang et de silence. Et parfois de joie pure. Si pure… »  

Un roman familial dessiné sur quatre générations à coup d’allers-retours entre le quotidien d’Olmène et de  Cétoute, la grand-mère et sa petite-fille de la famille Lafleur dont les destins se font échos et s’entrecroisent avec les Mésidor. « Un voyage vers les terres intérieures », explique la romancière, au sens d’une plongée dans une réalité paysanne en Haïti, et pour décrire l’intime qui est exploré dans ce roman à portée universelle. C’est d’ailleurs cela que l’écrivaine primée retient du Femina : « La reconnaissance fait du bien et je suis surtout sensible au fait que le jury a compris que cette histoire, si elle se passe en Haïti, est universelle »

Ce sont quatre générations de deux familles et la vie des paysans qui défilent sur 280 pages devant nos yeux. Yanick Lahens a longtemps sillonné la terre haïtienne pour faire naître Bain de lune. En Haïti, « vivre et souffrir sont une même chose » nous fait comprendre la narratrice du roman, une inconnue échouée sur une plage. Ici on lutte aussi bien contre la politique des dictateurs que contre les colères de la nature qui s’expriment par des tremblements de terre, des ouragans ou des sécheresses : « Dans toute cette histoire, il faudra tenir compte du vent, du sel, de l’eau, et pas seulement des hommes et des femmes. »

Bain de lune, c’est aussi un combat contre le poids de la généalogie et l’histoire de deux camps, les Lafleur et les très redoutés Mésidor, devenus les seigneurs de l’île : « Remonter toute la chaîne de mon existence pour comprendre une fois pour toutes… Remettre au monde un à un mes aïeuls et aïeules. Jusqu’à l’aïeul franginen, jusqu’à Bonal Lafleur, jusqu’à Tertulien Mésidor et Anastase, son père. »

Un style direct et tranchant

Yanick Lahens dépeint ainsi les forces extérieures et intérieures qui sont à l’œuvre dans son pays natal. La beauté des paysages et des gestes, les bains de lune et le chant vaudou, la cruauté d’une existence très dure et d’une politique bien souvent cynique, tout passe par le style direct et tranchant, à la fois empathique et distancé de l’auteur.

Le livre commence par le récit de Cétoute, échouée sur la grève, qui remonte le fil de sa généalogie. Elle se met alors à raconter, se raconter, elle et sa famille. Nous sommes à Anse-Bleue dans un petit village rural entre terre et mer. Deux familles se croisent sans se côtoyer- Les Lafleur et les Mésidor. Et puis un jour « malgré les mondes qui les séparaient, malgré les souvenirs qui avaient plombé les premières minutes de leur rencontres, un étrange marché fut conclu. Olmène maitresse des sources et des lunes, et dont le sourire fendait le jour en deux comme un soleil, venait de retourner l’ordre de l’univers ». En écho sa petite-fille se demande deux générations plus tard « Pourquoi, à un moment de notre vie, éprouvons-nous ce besoin de jouer avec le feu ? De frotter notre raison à la folie ? Pourquoi donc ? J’ai joué avec le feu. J’ai frotté ma raison à la folie moi aussi. A ma façon. »

Des époques en miroir dialoguent dans ce roman, pour reconstituer le fil de la généalogie, à la manière d’une quête, avec au cœur d’elle les sentiments, les jeux de pouvoir, les désirs et les interdits. C’est aussi une fresque historique et sociale d’Haïti qui s’écrit à partir d’un espace rural, de son quotidien, de ses codes, de son rapport à la ville, traversé par les soubresauts politiques de la première république noire indépendante, passée ensuite sous occupation américaine avant de connaître les années dictatoriales de Duvalier.

 

Yanick Lahens Alcibiade 3

 

En terre haïtienne

Trois jours après la tempête, la terre d’Haïti est à peine remise de la colère des éléments. L’eau marine lèche encore ses plaies béantes. C’est aussi le laps de temps choisi par l’Océan pour recracher son enfant, une jeune fille sur une plage, bien loin d’Anse Bleue, d’où elle est originaire.

« Après une folle équipée de trois jours, me voilà étendue là, aux pieds d’un homme que je ne connais pas. Le visage à deux doigts de ses chaussures boueuses et usées. Le nez pris dans une puanteur qui me révulse presque. Au point de me faire oublier cet étau de douleur autour du cou, et la meurtrissure entre les cuisses. Difficile de me retourner. De remonter les jambes. De poser un pied par terre avant que l’autre suive. Pour franchir la distance qui me sépare d’Anse Bleue ».

Yanick Lahens nous dépose là avec sa victime au milieu de nulle part. La jeune femme commence alors à remonter dans le temps afin de restituer l’histoire de sa lignée, celle de sa naissance et la raison de son agonie sur une  grève étrangère. Le lecteur devient son unique cortège. Il la suit en silence tout en écoutant le récit de la jeune rescapée : la rivalité entre les Lafleur et les Mésidor ; la terrible figure de Tertulien Mésidor ; la dureté de la vie à Anse Bleue et la servitude des femmes, éternelles propriétés des hommes.

 La finesse de Yanick Lahens réside dans sa capacité à faire intégrer la grande Histoire dans les turpitudes de la vie privée. En effet, l’intrigue se déroule sur presque quatre décennies. L’évocation des éléments historiques tels que l’avènement des Duvalier père et fils qui ont tenu le pays en étau de 1957 à 1986 avec les Tontons Macoutes, constitue l’arrière fond du roman.

« En septembre 1963, l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses recouvrit la ville d’un grand voile noir. Port-au-Prince aveugle, affaissée, à genoux, ne vit même pas son malheur et baissa la nuque au milieu des hurlements de chiens fous. La mort saigna aux portes et le crépitement de la mitraille fit de grands yeux dans les murs ».

Papa Doc et Bébé Doc, censés représenter François Duvalier et Jean-Claude Duvalier, deviennent une figure sans nom mais emblématique désignée par l’expression l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses. Les Tontons Macoutes sont ici représentés par Fénelon Dorival et ses sbires. Yanick Lahens n’épargne pas pour autant les interventions américaines pour asseoir une autre dictature dans un pays ravagé par la pauvreté et l’insécurité.

Bain de lune n’est pas seulement l’histoire de la famille Dorival ni celle du rêve d’une jeune fille trop libre, amoureuse d’une nature inhospitalière et sauvage :

« Dehors, le crissement des insectes se déchaînait. J’ai aimé voir les coucouyes voleter comme de petites étoiles. J’ai aimé la voluptueuse couverture de la nuit. Je suis dans la nuit comme dans la chair de Philomène. Et puis un jour, j’ai senti le froid de la lune sur mon ventre de fille comme un bain. Je ne l’ai jamais oublié. Abner est bien plus grand que nous tous. Il est le seul à m’accompagner dans la nuit. A prendre avec moi ces bains de lune. A goûter la sauvage beauté, le violent mystère de la nuit ».

Bain de lune est un plaidoyer pour la terre haïtienne malmenée par les hommes de mauvaise volonté, âpres aux gains et sans amour pour la vie. Le roman prend la défense des humbles, ces paysans qui ne croient ni aux promesses des puissants ni à celles du Dieu chrétien. Bain de lune est un récit scandé par des chants et invocations vaudous, seuls remparts magiques contre la cruauté d’un monde en mutation.

De l’écriture de Yanick Lahens on retrouve dans Bain de lune, ces espaces de « failles », ces instants où tout peut basculer, où la rencontre existe, où d’elle surgissent le chaos, le tragique et la beauté. Un questionnement perpétuel sur les imaginaires, les construits sociaux, leurs rencontres avec l’Autre, à l’échelle d’hommes et de femmes.

 

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Pour en savoir plus sur Yanick Lahens :                                      

lenouvelliste.com: Académicien, ministres et écrivains saluent le Femina de Yanick Lahens
lepoint.frL’Haïtienne Yanick Lahens décroche le prix Femina
mediapart.fr: Lune de miel avec Yanick Lahens
lenouvelliste.fr: Lire « Bain de lune » de Yanick Lahens
lemonde.fr: »Failles », de Yanick Lahens: lignes de failles
parolenarchipel: Guillaume et Nathalie de Yanick Lahens, ou l’amour par temps de catastrophe !
jeuneafrique.com: Le Femina à Yannick Lahens : Haïti fête sa fille ! par Dany Laferrière
lenouvelliste.com: Des écrivains haitiens rendent hommage à Yanick Lahens
franceinter.fr: Librairie francophone avec Yanick Lahens pour Bain de lune

 


 

Yanick livre 1

EXTRAITS DE « BAIN DE LUNE »

APRÈS UNE FOLLE ÉQUIPÉE de trois jours, me voilà étendue là,aux pieds d’un homme que je ne connais pas. Le visage à deux doigts de ses chaussures boueuses et usées. Le nez pris dans une puanteur qui me révulse presque. Au point de me faire oublier cet étau de douleur autour du cou, et la meurtrissure entre les cuisses. Difficile de me retourner. De remonter les jambes. De poser un pied par terre avant que l’autre suive. Pour franchir la distance qui me sépare d’Anse Bleue. Si seulement je pouvais prendre mes jambes à mon cou. Si seulement je pouvais m’enfuir jusqu’à Anse Bleue. Pas une fois je ne me retournerais. Pas une seule fois. Mais je ne le peux pas. Je ne le peux plus… Quelque chose s’est passé dans le crépuscule du premier jour de l’ouragan. Quelque chose que je ne m’explique pas encore. Quelque chose qui m’a rompue. Malgré mes yeux figés et ma joue gauche posée à même le sable mouillé, j’arrive quand même, et j’en suis quelque peu soulagée, à balayer du regard ce village bâti comme Anse Bleue. Les mêmes cases étroites. Toutes portes et toutes fenêtres closes. Les mêmes murs lépreux. Des deux côtés d’une même voie boueuse menant à la mer. J’ai envie de faire monter un cri de mon ventre à ma gorge et de le faire gicler de ma bouche. Fort et haut. Très haut et très fort jusqu’à déchirer ces gros nuages sombres au-dessus de ma tête. Crier pour appeler le Grand Maître *, Lasirenn * et tous les saints. Que j’aimerais que Lasirenn m’emmène loin, très loin, sur sa longue et soyeuse chevelure, reposer mes muscles endoloris, mes plaies béantes, ma peau toute ridée par tant d’eau et de sel. Mais avant qu’elle n’entende mes appels, je ne peux que meubler le temps. Et rien d’autre… De tout ce que je vois. De tout ce que j’entends. De tout ce que mes narines hument. De chaque pensée, fugace, ample, entêtante. En attendant de comprendre ce qui m’est arrivé. L’inconnu a sorti son téléphone portable de sa poche droite : un Nokia bas de gamme comme on en voit de plus en plus au All Stars Supermarket à Baudelet. Mais il n’a pas pu s’en servir. Il tremblait de tous ses membres. Tant et si bien que le téléphone lui a échappé des mains et est tombé tout contre ma tempe gauche. Encore un peu et le Nokia aurait achevé de m’enfoncer l’œil… L’homme a reculé d’un mouvement brusque, le regard épouvanté. Puis, prenant son courage à deux mains, a plié lentement le torse et allongé le bras. D’un geste rapide, il a attrapé le téléphone en prenant un soin inouï à ne pas me toucher. Je l’ai entendu répéter tout bas, trois fois de suite, d’une voix étouffée par l’émotion : « Grâce la Miséricorde, grâce la Miséricorde,  grâce la Miséricorde. » J’entends encore sa voix… Elle se confond avec la mer qui s’agite en gerbes folles dans mon dos. Dans ma tête des images se bousculent. S’entrechoquent. Ma mémoire est pareille à ces guirlandes d’algues détachées de tout et qui dansent, affolées sur l’écume des vagues. Je voudrais pouvoir recoller ces morceaux épars, les raccrocher un à un et tout reconstituer. Tout. Le temps d’avant. Le temps d’il y a longtemps comme celui d’hier. Comme celui d’il y a trois jours. Année après année. Heure après heure. Seconde par seconde. Refaire dans ma tête un parcours d’écolière. Sans ronces, sans bayahondes *, sans avion dans la nuit, sans incendie. Refaire ce parcours jusqu’au vent qui, ce soir d’ouragan, m’enchante, m’enivre. Et ces mains qui me font perdre pied. Trébucher. Remonter toute la chaîne de mon existence pour comprendre une fois pour toutes… Remettre au monde un à un mes aïeuls et aïeules. Jusqu’à l’aïeul franginen *, jusqu’à Bonal Lafleur, jusqu’à Tertulien Mésidor et Anastase, son père. Jusqu’à Ermancia, Orvil et Olmène, au regard d’eau et de feu. Olmène dont je ne connais pas le visage. Olmène qui m’a toujours manqué et me manque encore. Quel ouragan ! Quel tumulte ! Dans toute cette histoire, il faudra tenir compte du vent, du sel, de l’eau, et pas seulement des hommes et des femmes. Le sable a été tourné et retourné dans le plus grand désordre. On dirait une terre attendant d’être ensemencée. Loko * a soufflé trois jours d’affilée et a avalé le soleil. Trois longs jours. Le ciel tourne enfin en un gris de plus en plus clair. Laiteux par endroits. « Ne fais pas ce que tu pourrais regretter, martèle ma mère. Ne le fais pas. » Je radote comme une vieille. Je divague comme une folle. Ma voix se casse tout au fond de ma gorge. C’est encore à cause du vent, du sel et de l’eau.

LE REGARD FUYANT DES HOMMES, celui légèrement effaré des femmes à l’arrivée de ce cavalier, tout laissait croire qu’il s’agissait d’un être redoutable et redouté. Et c’est vrai que nous redoutions tous Tertulien Mésidor. Tertulien Mésidor aimait traverser tous les villages jusqu’aux plus lointains lieux-dits pour mesurer sa force. Évaluer le courage des hommes. Soupeser la vertu des femmes. Et vérifier l’innocence des enfants. Il avait surgi des couleurs cotonneuses du devant-jour. À cette heure où, derrière les montagnes, un rose vif défait des lambeaux de nuages pour déferler à bride abattue sur la campagne. Assis sur son cheval gris cendre, il était comme toujours coiffé d’un chapeau de belle paille à large bord, rabattu sur deux yeux proéminents. Il portait un coutelas suspendu à sa ceinture et traînait à sa suite deux autres cavaliers, qui avançaient du même pas lent et décidé que leur maître. Tertulien Mésidor se dirigea vers l’étal aux poissons empestant les tripes et la chair en décomposition. À son approche, nous nous étions mis à parler très fort. Bien plus fort qu’à l’accoutumée, vantant la variété des poissons, la qualité des légumes et des vivres, mais sans lâcher des yeux le cavalier. Plus nous le guettions et plus nous parlions fort. Notre vacarme dans cette aube n’était qu’un masque, un de plus, de notre vigilance aiguë. Quand sa monture se cabra, le cortège se figea en même temps que lui. Tertulien Mésidor se baissa pour parler à l’oreille du cheval et caresser sa crinière. « Otan, Otan », murmura-t-il doucement. L’animal piaffait sur place en agitant la queue. L’homme au chapeau à large bord voulait, lui, avancer sur le chemin pierreux entre les étals. D’un geste d’autorité, il frappa les flancs du cheval de ses talons et, tenant serrée la bride, força l’animal à trotter dans cette direction.À peine eut-il avancé de quelques mètres qu’il tira cette fois sur les rênes pour s’arrêter à nouveau. Le mouvement fut si brusque que les deux autres cavaliers eurent du mal à retenir leurs chevaux qui piaffaient eux aussi. Tertulien Mésidor venait d’entrevoir, assise entre toutes les femmes, Olmène Dorival, fille d’Orvil Clémestal, dont le sourire fendait le jour en deux comme un soleil et qui, d’un geste nonchalant, avait torsadé le bas de sa jupe pour la glisser entre ses cuisses. Deux yeux la déshabillaient déjà et elle n’en avait pas le moindre soupçon.

 

Gary Yanick Noel

Yanick Lahens avec Gary Victor et James Noël

 

«  Ma francophonie à moi »  par Yanick Lahens 

Discours de Yanick Lahens, prononcé le 20 février 2014, lors de la soirée de clôture de la quinzaine de la Francophonie à Port-au-Prince:

Chers invités,

Je remercie d’entrée de jeu Madame le ministre de la Culture, le Ministre des Affaires Etrangères, la Représentante de l’OIF pour cette distinction par laquelle ils saluent mon parcours d’auteure en terre francophone. Je voudrais ensuite mettre à profit cette belle escale dans un voyage appelé à se poursuivre, pour tenter d’esquisser les contours de ma francophonie à moi. Non pas celle définie par les dictionnaires et les institutions mais celle qui a fait de moi l’écrivaine et la femme que je suis.

On entend le plus souvent par francophonie l’ensemble des pays ou des régions où le français est la langue maternelle, ou l’ensemble des pays ou des régions où le français constitue une langue vernaculaire ou des pays ou des régions où une part de la population parle le français ou entretient une affiliation significative avec la culture française. En Haïti la francophonie est diversement perçue. Soit comme une partie de notre patrimoine, soit comme un butin de guerre légitime soit comme un signe social distinctif et discriminatoire par rapport à la langue créole soit enfin comme un patrimoine en danger face aux assauts répétés de l’anglais et depuis peu de l’espagnol.

Ma francophonie à moi c’est d’abord et avant tout la découverte de l’écrit. Ma première expérience de déchiffrement des signes s’est en effet faite dans la langue française. C’est par elle que je garde encore vivace en moi, à côté des contes en créole de mon enfance, le sens de la magie des mots. Celle que provoque la lecture à haute voix qui nous apprivoise l’oreille jusqu’à ce qu’on intériorise cette belle vérité qu’une certaine façon d’agencer les mots c’est de la musique. Et l’autre non moins belle vérité que lire avec les yeux c’est apprendre la grammaire du silence, clé qui ouvre les portes vers tant d’autres mondes. Cette émotion me rattrape encore aujourd’hui et baigne toujours de cette étrange lumière la première page d’un livre. Mon horizon a bien sûr gagné en ampleur, quand par le biais du français, j’ai découvert d’une part la littérature d’autres pays de langue française et d’autre part par le biais de la traduction, des œuvres du patrimoine littéraire mondial. Et je finirai par comprendre au fil de ces lectures qu’aucune langue n’est étrangère quand c’est un poète ou un romancier de talent qui l’écrit.

A l’école, l’écrit en langue française m’a permis de fouler les territoires des sciences sociales et des sciences exactes. Mais une langue n’est jamais qu’une simple enveloppe encore moins un apparat, elle est le véhicule de valeurs. L’université, toujours en langue française, m’a mis définitivement au cœur et dans la tête certaines valeurs comme le respect de l’autre, une certaine conception du vivre ensemble et la conviction que les droits de tous constituent un horizon que nous nous ne devrions avoir cesse de viser. Le dix-huitième siècle français m’a doublement marquée. J’y ai acquis le sens de l’esprit critique au point d’avoir depuis toutes ces années fait mien ce précepte qui veut que l’on n’admette pour vrai que ce qui a effectivement été démontré comme tel. J’y ai aussi goûté jusqu’à me l’approprier l’idée voltairienne de la libre pensée. Le dix-huitième siècle français a fait de moi une grande sceptique qui demande toujours à voir et réclame des preuves et qui de surcroît exerce sa pensée en toute liberté comme une activité ô combien réjouissante.
Et c’est grâce à cette libre pensée que j’ai retourné l’idée d’universel du dix-huitième siècle contre ceux qui en avaient fait la promotion mais qui voulaient la confiner de manière ethno-centrée à l’Europe et à son prolongement en Amérique du Nord. L’universel nous comprend tous tant que nous sommes ou n’est pas. Ce retournement positif, si je l’ai appliqué à toutes les autres cultures, je me suis attelée à le faire particulièrement à ce qui a trait à la culture, à l’histoire et au peuple haïtien. Je veux pour preuve ma conviction de l’extrême singularité de la Révolution de 1804 qui en fait une des trois grandes révolutions des Temps Modernes et nous place d’emblée dans un centre et non dans une périphérie, la richesse de la culture populaire haïtienne qui irrigue toutes les créations artistiques, la valeur inestimable de la littérature haïtienne en langue française, un des plus anciens patrimoines dans cette langue. Ma francophonie c’est donc un combat jamais complètement gagné pour un universel donc une francophonie d’équivalence et de partage.

Mais on ne peut pas prétendre manier la langue français en Haïti et sortir indemne d’un tel exercice. Si écrire est une activité qui réclame une solitude choisie, un exil du monde, utiliser l’écrit d’une part, la langue française de l’autre en Haïti peut nous enfermer, si nous n’y prenons garde, dans un exil social et culturel. Car contrairement à ce que dit l’écrivain haïtien Léon Laleau, nous sommes beaucoup moins écartelés entre les mots de France et le cœur du Sénégal, qu’empêché d’appartenir et séparé. Mais de cette séparation nous ne saurions blâmer la francophonie. C’est l’absence séculaire de vraie politique linguistique et éducative pour la promotion des deux langues et pour la nécessaire cohésion sociale qui est à l’origine de cet exil intérieur. Quoi qu’on dise la langue française aurait gagné à une bonne politique des langues en Haïti alors qu’aujourd’hui et le créole et le français sont tous les deux perdants. Et si rien n’est fait, ces deux langues s’accommoderont encore plus difficilement d’une inévitable avancée de l’anglais voire de l’espagnol. Ma francophonie à moi ne rejette aucune langue et rêve d’une intégration réussie dans mon espace régional immédiat. Haïti saura-t-il tirer profit d’être à ce point au carrefour de langues et de civilisations et en faire un atout de poids dans le monde qui vient ?

Ma francophonie à moi consiste à écrire en français de manière décomplexée, malgré ce porte-à-faux, tout en maintenant un engagement solidaire afin que le créole devienne une langue avec tous ses registres dont celui d’une langue littéraire. Ce malaise de l’écrivain francophone en Haïti ne m’a donc pas empêchée d’écrire et ne m’empêchera pas de le faire. Ce malaise est même une condition pour créer. C’est parce qu’il n’est pas satisfait du monde qu’il est constitutionnellement en porte-à- faux qu’un créateur s’applique à combler ces manques.

Je voudrais terminer par vous faire part de ma francophonie concrète. Celle qui consiste à sensibiliser en vue de la préservation du patrimoine matériel et immatériel d’Haïti qui partage une part importante de sa mémoire avec la France. En visitant récemment cette église de Petit Trou de Nippes dans le Sud d’Haïti et d’y découvrir un autel en bronze du dix-septième siècle laissé dans le plus total abandon ainsi qu’un tableau d’un élève du peintre Léonard de Vinci, je me suis demandée si la francophonie ne consiste pas aussi à aider à la restauration d’un tel patrimoine.

Enfin je me réjouis en tant qu’haïtienne d’avoir été choisie en mai 2010 par la ville de Nantes dont Monsieur Jean-Marc Ayrault était le maire à l’époque, en vue de poser la première pierre du premier Mémorial de la traite et de l’esclavage en France. Ce Mémorial devait être bâti sur le Quai de la Fosse à l’endroit même d’où partaient les bateaux négriers vers le Nouveau Monde et surtout vers Saint-Domingue. Cette belle et sobre bâtisse, symbole s’il en faut d’une histoire et d’une mémoire partagées, a finalement été achevé en mai 2013 après douze années de lutte acharnée de la municipalité et des associations de la Société civile contre tous ceux qui en France vivent encore dans le déni de leur passé. Ce sont de tels gestes héroïques et patients qui donnent sens à ma francophonie à moi.

 
*sources : revues de presse, compilations, fil-livres, Africultures, World vision, La cause littéraire, Nouvel Obs., Le Nouvelliste, Libération, l’Express.

17 avril 2014 – la mort du patriarche

Marquez 5

Le Prix Nobel de littérature, considéré comme un des plus grands écrivains de langue espagnole, est mort à 87 ans,  à Mexico  le  17 avril 2014

 

Auteur  notamment de  CENT  ANS  DE  SOLITUDE  et de  L’AMOUR  AU  TEMPS  DU  CHOLÉRA ,  il aura marqué le XXème  siècle.

« Mille ans de solitude et de tristesse pour la mort du plus grand Colombien de tous les temps », a annoncé le président colombien Juan Manuel Santos après la mort de l’écrivain, en référence à son chef d’œuvre CENT ANS DE SOLITUDE. Ce roman publié en 1967 lui a valu une reconnaissance internationale. « Les géants ne meurent jamais », a-t-il ajouté.

Gabriel García Márquez est décédé le 17 avril à son domicile de Mexico aux côtés de son épouse et de ses deux fils. Ces derniers jours, il se trouvait selon sa famille dans un état de santé « très fragile ».

Originaire du village d’Aracataca, sur la côte caribéenne de Colombie, ce fils d’un simple télégraphiste, élevé par ses grands-parents et  tantes, a baigné durant toute son enfance dans une culture tropicale issue du métissage d’indigènes, d’esclaves d’Afrique et de colons espagnols. Des légendes aux parfums exotiques ont inspiré une œuvre immense de contes, nouvelles et romans : CHRONIQUE  D’UNE  MORT  ANNONCEE, L’AMOUR  AU  TEMPS  DU  CHOLERA, MEMOIRE  DE  MES  PUTAINS  TRISTES,  L’AUTOMNE  DU  PATRIARCHE, LE GENERAL  DANS  SON  LABYRINTHE

En 1982, il reçoit le prix Nobel de littérature. Dans son discours, il souligne sa volonté de décrire une « réalité qui n’est pas de papier ». La conscience politique marque en effet une autre facette de l’ancien étudiant en droit peu motivé qui a fait ses débuts dans l’écriture en tant que journaliste.

Il n’a ensuite jamais abandonné cette passion pour la presse et la politique, laissant en héritage la « Fondation du nouveau journalisme », école créée dans le port colombien de Cartagena de Indias. Décrivant le journalisme comme « le plus beau métier au monde », il s’est illustré comme un admirateur de la révolution cubaine et défenseur des victimes des dictatures militaires d’Amérique du Sud.

 

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On peine à résumer sa vie. Il disait: «Nous avons tous une vie publique, une vie privée et une vie secrète».

Gabriel García Márquez naît le 6 mars 1927, en Colombie, un jour de tempête. L’histoire d’amour dont il est le fruit a déjà quelque chose de romanesque. Sa mère tombe amoureuse d’un pauvre hère qui a le malheur d’être métis. Sa famille refuse le mariage. Le jeune homme fait céder les beaux-parents au terme d’une cour théâtrale et assidue.


Nicolas et Tranquilina

A  2 ans, le jeune Gabriel est abandonné par sa mère, Luisa, et  laissé à ses grands-parents qui l’élèveront. Il ne la reverra que sept ans plus tard. Garcia Marquez ne se remettra jamais de ce traumatisme. Son grand-père, Nicolas Marquez, héros de la guerre des Mille Jours, orfèvre qui fabrique des poissons d’or, est un personnage extraordinaire, qui deviendra le colonel Aureliano Buendia dans  CENT  DE  SOLITUDE  .Vétéran de l’armée colombienne, il l’a inspiré pour le personnage principal de  DES FEUILLES DANS LA BOURRASQUE, son premier roman, publié en 1955. Celui qu’on surnomme alors «Gabito» le suit partout, le vénère comme un dieu. De ce grand-père qui a refusé de camoufler le « massacre des bananeraies », assassinat d’une soixantaine de grévistes à Ciénaga en 1928, García Márquez hérite d’une solide intolérance à l’injustice. La violence humaine l’obsède, comme le montre sa CHRONIQUE D’UNE MORT ANNONCÉE.

 Sa grand-mère, Tranquilina, occupe un autre registre, celui de la magie. Elle est un peu sorcière, très superstitieuse et obsédée par les histoires fantastiques. Elle a une passion pour le fantastique et  raconte les histoires les plus extraordinaires avec la plus grande apparence de vérité. Bien des années plus tard, en écrivant LES FUNÉRAILLE DE GRANDE MÉMÉ, son premier texte empreint de «réalisme magique», García Márquez revient à ces lointaines veillées, ces récits aussi réels que folkloriques.

Tous les livres de Marquez portent la marque de ce couple hors du commun qui, au fond, a enfanté  le «réalisme magique». Autre  thématique récurrente : la haine de García Márquez  pour un père absent, velléitaire, coureur de jupons, surnommé «l’étalon». Charlatan se faisant passer pour un médecin, il a fait seize enfants, dont onze à Luisa, la mère de Gabo. C’est le principal reproche que lui fait l’écrivain: avoir confiné sa mère dans la lessive et la tambouille.

Pour trouver la violence qui l’obsède, l’auteur n’a jamais eu à aller bien loin. Il lui a suffi de puiser dans la vie politique torturée de son pays, cette Colombie qu’il a souvent quittée. Il ne faut pas voir García Márquez comme un doux rêveur hors-sol. Dès son plus jeune âge, il veut être poète et écrivain, mais son père  l’oblige à suivre des études de droit. Il est engagé à 21 ans en tant que chroniqueur pour le journal « El Universal ». Il travaillera pour plusieurs journaux  et s’essayera à tous les genres, de la chronique humoristique au grand reportage, en passant par la critique cinématographique. C’est  le journalisme qui fera de  lui un écrivain réaliste.

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Le réalisme magique

En 1966, Gabriel García Márquez, alors âgé de 39 ans, avait déjà publié quatre livres et survivait à Mexico avec son épouse Mercedes Barcha et ses deux enfants, tirant le diable par la queue, livrant avec le papier et sa machine à écrire un combat de vie ou de mort. Le besoin dans  lequel se trouvait sa famille était tel que lorsqu’il se présenta à la poste centrale de Mexico, il ne put envoyer à son éditeur de Buenos Aires que la moitié du manuscrit qu’il venait de terminer, car le tarif pour l’expédier tout entier excédait ses moyens financiers. Seize ans plus tard, en 1982,  il recevait, vêtu du traditionnel likiliki colombien, le Prix Nobel de littérature des mains du roi Carl Gustav de Suède.

Entre ces deux dates, un roman qui allait bouleverser la littérature de la seconde moitié du XXème siècle : CENT ANS DE SOLITUDE   rédigé de juillet 1965 à août 1966.  Partant de son village natal d’Aracataca, transformé pour l’éternité en Macondo, et de ses souvenirs d’enfance, García Marquez avait créé un territoire et un univers où se bousculait le meilleur de la littérature de tous les temps : de la Bible à Rabelais et Cervantès, de la poésie du siècle d’Or au Yoknapatawpha de Faulkner, des contes des  Mille et une Nuits  à  Flaubert et Victor Hugo,  pour ne citer qu’eux.  Et le miracle de la littérature s’était produit : tout à coup l’Amérique latine existait parce que quelqu’un l’avait écrite.

Entre-temps, l’écrivain colombien est devenu le porte-drapeau d’un nouveau courant littéraire, le « boom latino-américain ». CENT ANS DE SOLITUDE  signe la naissance du « réalisme magique », mêlant morceaux de l’histoire du continent et superstitions et légendes, présentées comme parfaitement réelles, dans un style foisonnant et puissamment évocateur, souvent très sensuel. Le  roman conte la saga de la famille Buendía dans le village de Macondo, suivant une structure du temps circulaire, où les histoires d’inceste, de mort et de guerre reviennent jusqu’à la malédiction finale.

 

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Aujourd’hui, cinquante millions d’exemplaires de  CENT ANS DE SOLITUDE  ont été édités dans le monde et le livre a influencé un grand nombre d’écrivains en Amérique Latine, en Europe, en Afrique et jusqu’en en Chine où Mo Yan, lui aussi prix Nobel de littérature, a déclaré un jour que la lecture de ce livre avait été pour lui un choc. On a beaucoup écrit et demain on écrira encore beaucoup sur CENT ANS DE SOLITUDE. Dans un très beau texte, « Pourquoi lire les classiques », Italo Calvino dit, entre autres, ceci : « Un classique est une œuvre qui provoque sans cesse un nuage de discours critiques, dont elle se débarrasse continuellement ».  Autrement dit, toute grande œuvre comporte une part de mystère qui nous incite à la lire et la relire à travers les générations, et toujours à la découvrir comme si on la lisait pour la première fois.

 C’est un immense succès, qui en annonce d’autres : L’AUTOMNE DU PATRIARCHE, sorte de long poème en prose, CHRONIQUE D’UNE MORT ANNONCEE, présenté sous la forme d’un reportage. C’est donc presque naturellement que García Márquez reçoit, en 1982, le prix Nobel de littérature, pour « ses romans et ses nouvelles, dans lesquels le fantastique et le réalisme se combinent dans un univers à l’imagination très riche, reflétant la vie d’un continent et ses conflits ».

La mort et l’au-delà

Garcia Marquez  n’a  cessé d’interroger la mort et l’après-mort tout au long de ses œuvres, comme l’a rappelé  l’hispaniste français Jacques Gilard : « depuis son premier conte, en  1947, García Márquez n’a pratiquement pas cessé de  produire un immense discours sur la mort ». Il  s’est vu, après une longue résistance, enfin emporté physiquement par Thanatos. 

 Ce dernier qui, dans CENT TEMPS DE SOLITUDE (1967), prend l’apparence d’une « femme vêtue de bleu, aux cheveux longs, l’air un peu passée de mode » ou qui encore revêt dans  L’AUTOMNE DU PATRIARCHE (1975) « une tunique loqueteuse de pénitente en fibre d’agave » semble lui avoir offert le dernier voyage entouré de ses proches.

Ses nombreux amis et ses admirateurs le surnommaient «Gabo». Il nous laisse en consolation ses romans, son style inimitable, son humour  et ce fameux « réalisme magique » qu’on dit sud-américain, mais qui a séduit la planète entière.

 

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Bonne nuit, Gabo
  par Dany Laferrière

 Sa mort me surprend en Haïti. En effet, Márquez aimait particulièrement la Caraïbe. Il vient de la cote Caraïbe de la Colombie et s’est toujours cru plus proche de la Havane ou de Port-au-Prince que de Bogota.

J’ai croisé l’œuvre de Márquez en 1972 à Port-au-Prince chez un ami qui revenait de l’étranger. C’était «Cent ans de solitude». Un monde nouveau s’ouvrait subitement devant mes yeux éblouis. Je n’avais jamais lu quelque chose de ce genre, si proche du paysage qui m’entourait que j’avais l’impression que cette œuvre était passée à travers mon corps. En même temps, le talent foudroyant de Márquez me disait que je ne pourrai jamais atteindre de tels sommets.

Mais avant tout j’ai eu l’impression que ce livre, «Cent ans de solitude», était fait beaucoup plus pour être mangé que pour être lu. Je passais mon temps à le humer pour distinguer si son odeur était de la goyave, du café ou d’un de ces fruits exotiques qui venait beaucoup plus de l’imaginaire de Márquez que de la réalité.

C’est qu’avec Márquez on n’était sûr de rien. Le réel cohabitait si intimement avec l’irréel que cela provoquait en moi une sorte d’ivresse. Márquez nous aura laissé un tel roman que les contemporains qui l’ont lu ont eu la même impression que les premiers lecteurs de Cervantès ouvrant «Don Quichotte». C’était devenu classique avant même que l’encre ne sèche.

 Il a additionné des chefs d’œuvre par la suite avec une cadence qui nous a un peu étourdis, mais il reste que le lecteur de «Cent ans de solitude» n’oubliera jamais cette expérience unique. Je l’imagine endormi sur une des pages miraculeuses de son chef d’œuvre.

LE NOUVEL OBSERVATEUR  18 avril 2014


Quelques citations de  Gabriel García Márquez

 
« On ne meurt pas quand on veut, mais seulement quand on peut. »

« … le secret d’une bonne vieillesse n’était rien d’autre que la conclusion d’un pacte honorable avec la solitude. »

« Il se portait mieux que nous tous, mais quand on l’auscultait on entendait les larmes bouillonner dans son cœur. »

« On n’est de nulle part tant qu’on n’a pas un mort dessous la terre. »

« Il était encore trop jeune pour savoir que la mémoire du cœur efface les mauvais souvenirs et embellit les bons, et que c’est grâce à cet artifice que l’on parvient à accepter le passé. »

« Tout le monde veut vivre au sommet de la montagne, sans soupçonner que le vrai bonheur est dans la manière de gravir la pente. »

« il est plus facile de contourner les grandes catastrophes conjugales que les minuscules misères de tous les jours »

« Les choses ont une vie bien à elles ; il faut réveiller leur âme, toute la question est là. »

« Il n’est plus grande gloire que de mourir d’amour. »

« Aucun fou n’est fou tant que l’on se plie à ses raisons. »

« Nous sommes vieux, a-t-elle soupiré. L’ennui c’est qu’au-dedans on ne le sent pas, mais qu’au dehors tout le monde le voit. »

 « En réponse, elle lui récita un vers de Vinicius de Moraes : « L’amour est éternel tant qu’il     dure. »

 

Pour en savoir plus sur Gabriel Garcia MARQUEZ

lemonde.fr : Mort deGabriel Garcia Marquez, légende de la litterature
lepoint.fr : Gabriel García Márquez : le grand roman de sa vie.
telemara.fr: l’Amérique latine perd son chroniqueur le plus magique
liberation.fr: García Márquez, le temps de la solitude.
lepoint.fr :  Les 5 oeuvres qui rendent Gabriel García Márquez immortel.
lenouvelliste.com : Lettre d’adieu de Gabriel Garcia Marquez

 

 

 


Le prix Nobel de littérature colombien Gabriel… par lemondefr

30/04/1937- 04/01/2014 : Jean Métellus, un homme de plein vent

Jean Metellus

JEAN METELLUS
30 Avril 1937 – 4 Janvier 2014
POETE ET MEDECIN NEUROLOGUE

Poète,  écrivain,  dramaturge,  essayiste,  médecin spécialisé en neurologie,  docteur en linguistique, professeur au collège de médecine des hôpitaux de Paris,  président du GRAAL (groupe de recherche sur les apprentissages et les altérations du langage),  Jean Métellus  nous a brusquement quittés  ce 4  janvier 2014 à  l’âge de 76 ans. Le matin même il avait été transporté d’urgence à  l’hôpital à Paris où il est décédé à 18h30. Il vivait dans le Val-de-Marne avec  Anne-Marie, son épouse et « confidente unique de son œuvre » à  laquelle il a dédié tous ses livres.  

Jean  Métellus est né à Jacmel   le 30 avril 1937 dans une famille de cinq enfants.  Son père est boulanger et sa mère couturière.  A la fin de ses études secondaires au lycée Pinchinat,  il enseigne les mathématiques dans sa ville natale. C’est en 1959, sous le régime Duvalier, qu’il doit partir, son engagement de syndicaliste le mettant en péril.  Il s’inscrit à la faculté de médecine à Paris où il obtiendra le titre de docteur en 1970. Il complète sa formation avec un doctorat en linguistique en 1975. Son amie Michèle Pierre-Louis, ancienne Première ministre d’Haïti, évoque ces premières années d’étudiant désargenté dans le Paris bouillonnant des révoltes soixante-huitardes : « Pour apprivoiser le froid et la faim qui souvent l’étourdissaient, il prenait refuge à la bibliothèque Sainte-Geneviève où il dévorait Balzac, Chateaubriand, Cervantès, Stendhal, Proust, Kafka, Dostoïevski » se souvient-elle.

 

Jean Metellus


Au pipirite chantant  1978
 

Avec son ami jeune médecin et écrivain Claude Mouchard, Jean Métellus fréquente le milieu littéraire de sa génération. Il écrit ses premiers poèmes vers l’âge de trente ans «dans une sorte de somnambulisme: je n’étais pas absolument conscient de ce que je faisais. Après, j’ai continué parce que je ne pouvais plus m’arrêter», disait-il souvent. Comme son ami Césaire, il se fait le porte-parole des Noirs opprimés, du temps de l’apartheid en Afrique du Sud ou du Ku Klux Klan aux Etats-Unis. Ses poèmes exaltent les héros comme Martin Luther King ou Mandela et décrivent le calvaire de Steve Biko. Poète salué par André Malraux, ami de Michel Leiris, encouragé par Aimé Césaire, accueilli par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir dans LES TEMPS MODERNES, Jean Métellus a considérablement enrichi le champ poétique en chantant la geste des hommes de plein vent, défenseurs de la négritude.

Jérôme Garcin rapporte dans le Nouvel-Observateur qu’on retrouva sur la table de nuit d’André Malraux, qui venait de mourir, un recueil de  poèmes  intitulé  AU  PIPIRITE CHANTANT. Celui  que  Jean Métellus venait de publier chez Maurice Nadeau en 1978.    Ce beau livre de  l’origine, de la voix première, s’impose d’emblée comme une œuvre forte et novatrice. La multiplicité de ses attaques sonores, la diversité des mètres, l’usage rajeuni de l’allitération, la démesure d’un souffle qui enfle la phrase jusqu’à ses limites, annoncent avec force sa voie poétique et révèlent un rythme et un ton singuliers. Les poèmes de Jean Métellus réclament la voix, le corps et le mouvement. Il faut lire AU PIPIRITE CHANTANT d’une seule traite, debout et à pleine bouche. Pour Jean- Louis Joubert ce long poème, placé sous l’invocation du pipirite (l’oiseau qui, en Haïti, salue le lever du jour) « conjugue les voix de la polyphonie haïtienne : le paysan, la femme dans sa solitude et ses peurs, l’arbre à pain, la graine, le soleil, les dieux du vaudou … Il dit l’éblouissement d’une nature violemment vivante, à l’image des blessures d’un peuple qui se défait sous la misère et l’oppression ».

Succèdent une trentaine d’ouvrages, des œuvres qui prolongent  AU PIPIRITE CHANTANT  dans un recueil  TOUS CES CHANTS SEREINS 1980, dans de nouveaux grands poèmes HOMMES DE PLEIN VENT 1981 et VOYANCE 1984 où l’on reconnaît « le même souffle impétueux, ce grand débordement de mots dans l’étalement voluptueux du long poème, cette irruption aussi d’une parole multiple surgie de tous les horizons haïtiens et qui intègre les échos des contes, des veillées, du parler créole » , mais aussi des romans, des pièces de théâtre, des essais « tous cousus par la fibre poétique ». Pour Jean Métellus « la poésie, c’est le nerf qui maintient en vie les forces de résistance de l’homme ». 

Jacmel au crépuscule  1981 

Qu’il raconte la chronique de sa ville natale pendant l’année 1956 avec JACMEL AU CRÉPUSCULE  1981, qu’il évoque le tourbillon de malheurs qui s’abat sur une famille ou les déchirures de l’exil avec LA FAMILLE VORTEX  1982 , qu’il fasse le portrait d’un peintre sauvage et orgueilleux dans UNE EAU FORTE 1983  ou qu’il pleure, dans HAÏTI UNE NATION PATHÉTIQUE  1987, l’histoire de son île blessée, Jean Métellus use toujours d’une langue belle et riche.

Dans L’ANNEE DESSALINES 1986, il dépeint avec force la violence et le cynisme de la dictature des Duvalier. Dans ce roman où se côtoient le créole et le français, il décrit la cruauté du régime et la brutalité des redoutés tontons macoutes dans une capitale qui n’est pas encore gangrénée par la bidonvilisation.

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Dramaturge, il a écrit cinq  pièces de théâtre : ANACAONA  mise en scène par Antoine Vitez à Paris au Théâtre de  Chaillot à la fin des années 80, LE PONT ROUGE 1991, COLOMB 1992, TOUSSAINT LOUVERTURE 2003  et  HENRI  LE  CACIQUE  2005.Ces cinq pièces évoquent des étapes marquantes des tribulations de l’histoire d’Haïti. Jean Métellus  y crée ses personnages avec le souffle, l’ampleur et la luminosité de la poésie.

Charles-Honoré Bonnefoy  1990 

À la liste de ses publications de romans, de poésies, de pièces de théâtre s’ajoutent des essais historiques et philosophiques sur Haïti  et de nombreux écrits sur les problèmes du langage. Durant la journée Jean Métellus faisait parler les aphasiques et  la nuit, il donnait  la parole à ses personnages imaginaires. « La littérature est ma folie quotidienne. A peine rentré de l’hôpital, je plonge dans mon manuscrit » avouait cet insomniaque.

 La lecture de CHARLES-HONORE  BONNEFOY 1990  permet  de mieux comprendre l’autre vie de Jean Métellus. Dans ce roman autobiographique  il rend hommage au neurologue ­Raymond Garcin ­ qui fut son  » patron  » à la Salpêtrière où il incarnait  » la grande médecine sensuelle, tactile, visuelle, auditive et olfactive « . C’était dans les années 60, quand Jean Métellus faisait ses études de médecine et travaillait à devenir neurolinguiste, c’est-à-dire spécialiste des troubles du langage.

Comprendre, pour la libérer, la parole des aphasiques, tel est le thème essentiel de l’œuvre de Métellus neurologue et linguiste (plus de quatre-vingt titres, parmi lesquels, outre deux thèses de médecine et de linguistique, une monographie sur l’aphasie du chinois et une autre sur l’aphasie de l’analphabète). Médecin à temps complet au centre hospitalier Emile-Roux de Limeil-Brévannes, Jean Métellus organisait depuis près de dix ans une rencontre annuelle de neuropsychologie consacrée à la pathologie des fonctions supérieures

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Rodney St-Éloi, poète, éditeur chez Mémoire d’encrier, se souvient d’avoir « rencontré Jean Métellus à Port-au-Prince, au Canapé-Vert. J’avoue avoir découvert cet après-midi-là le premier savant de ma vie. Neurologue, linguiste, romancier, poète, Jean Métellus incarnait l’érudit parfait. Et je ne suis pas étonné de retrouver dans son œuvre toutes ces expériences intellectuelles. La condition noire l’intéressait beaucoup, mais la condition humaine l’intéressait encore davantage. Je l’ai rencontré par la suite à Paris, à Ouessant… et j’ai fréquenté son œuvre, immense et belle, qui est une quête permanente d’horizons crépusculaires ». 

«Emigré haïtien, je n’ai jamais quitté Haïti et Haïti ne m’a jamais quitté », écrivait Jean Métellus en 1987 dans l’introduction de son premier essai : HAÏTI, UNE NATION PATHETIQUE. Selon Lyonel Trouillot, Jean Métellus était habité par la volonté de saluer dans toute son œuvre l’épopée haïtienne, de mettre en valeur le beau du pays. « C’est un nourri de la fibre patriotique. Ses œuvres mériteraient d’être connues du grand public », observait-il récemment sur radio Magik 9.

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Citons encore parmi les œuvres de Jean Métellus : LA PAROLE PRISONNIERE 1986, LES CACOS 1989, LOUIS VORTEX 1992, SOUS LA DICTEE DU VRAI 1999, VOIX NEGRES VOIX REBELLES 2000, LA VIE EN PARTAGE 2000, DES MAUX DU LANGAGE A L’ART DES MOTS 2004, LA PEAU ET AUTRES POEMES 2006, VOIX LIBRES 2009

Ses écrits ont valu à  Jean Métellus de nombreuses récompenses comme le prix André-Barré de l’Académie Française 1982, le Grand prix international de poésie de langue française Léopold Sédar Senghor 2010 et le Grand prix de la francophonie de l’Académie Française 2010. Il a par ailleurs été lauréat de l’Académie de Médecine en 1973, en 1976 et en 1991.

Dedicace Metellus

Jean Métellus est venu à plusieurs reprises au CAP dans les années 90 et nous l’avions retrouvé à Ouessant en 2004 pour le Salon international du livre insulaire où Haïti était à l’honneur. Il était invité avec une imposante délégation d’auteurs et d’artistes dont Mimi Barthélémy, Gary Victor, Dany Laferrière, Kettly Mars, Rodney St Eloi, Louis-Philippe Dalembert ou Dominique Batraville. Anne-Marie Métellus nous rappelait dans un récent courriel que Jean « était très attaché au Centre Alcibiade Pommayrac et s’était beaucoup inquiété de son devenir après le séisme ».

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Au Pipirite Chantant et autres poèmes,  Édition Maurice Nadeau 1978 –  réédition 1995  extrait  

Au pipirite chantant le paysan haïtien a foulé le seuil du jour et dessine dans l’air, sur les pas du soleil, une image d’homme en croix étreignant la vie
Puis bénissant la terre du vent pur de ses vœux, après avoir salué l’azur trempé de lumière, il arrose l’oraison de la montagne oubliée, sans faveur, sans engrains
Au pipirite chantant pèse la menace d’un retour des larmes
Au pipirite chantant les heures sont suspendues aux lèvres des plantations

Et si revient hier que ferons-nous ?

Et le paysan haïtien enjambe chaque matin la langue de l’aurore pour tuer le venin de ses nuits et rompre les épines des cauchemars
Et dans le souffle du jour tous les loas sont nommés.

Au pipirite chantant le paysan haïtien, debout, aspire la clarté, le parfum des racines, la flèche des palmiers, la frondaison de l’aube

Au pipirite chantant chaque goutte de rosée, chaque branche frémissante, le vent caressant les tonnelles sont messagers des esprits
Au pipirite chantant la tristesse peint le cœur
L’espoir lui même est sulfureux
La campagne avive les mystères
Elle traque déjà ses morts
Son ventre est gros de portées de soucis
Les morts grandissent sous les vivants
Et la plaine d’Haïti a reçu son brin d’eau
L’eau de la source amenée par les canaux
L’eau du ciel comme un toit de rosée
L’eau des yeux d’un enfant sans pain
Le sang d’une mère happée par le délire

Couleur, saveur, odeur ont voltigé sous la machette du paysan
(…..)
Au pipirite chantant avec l’eau vive de mes rêves j’efface les graves promulgations issues des rives du profit
Et mon propos, lié à ma source, bâillonne l’écume de toutes les eaux étrangères, de tous les cris de convenance et chausse l’irrévérence pour fouler le brouhaha de tous les mots d’ailleurs

Metellus


Jacmel, ma cité musicale aux lèvres tropicales

Jacmel, Editions bilingues, Orénoques, 1991

Jacmel, ma cité musicale aux lèvres tropicales
Ville héroïque et magique.
Grâce aux conques des lambis
Aux bouches généreuses d’hommes sans mémoire
Jacmel lance son chant
Sur la folie d’un temps sans pause, sans soupir
Sur la misère silencieuse aux yeux noyés
Où la beauté hésite à s’incarner
Partout ou règne l’obscure couleur du dénuement 
Jacmel au touché fleuri
Nous conte l’histoire des demi-dieux et des héros
Surgit de sa matrice toujours prête à la fécondation
Délivre les messages des signes
Prépare le mouvement quotidien
Comble mes heures vides, les nuits blêmes
Et rétrécit l’espace du couchant.
Le vent balaye les plages
Berce les palmeraies, gonfle les corsages.
Jacmel noue les cheveux en torsade,
Lisse les visages creusés par les larmes.

Dans les livres habités par la joie
Dans les mains illuminant les mots
Dans cette nature en fête, généreuse et offerte.

(…)

Je te baptise selon mon humeur
Tantôt Jacmel, tantôt Jacquemêle
Ma ville couleur de miel au goût caramel
Magique et sensuelle
Fraternelle et éternelle.

Jean   Métellus

 

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 Pour en savoir plus sur Jean Métellus:

www.fokal.org: Jean Métellus
www.rfi.fr : Entretien avec Yasmine Chouaki
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/metellus_hommages.html
lenouvelliste.com: L’écrivain qu’a été Jean Métellus
lenouvelliste.com: Requiem pour Jean Métellus
France Culture : Décès du poète et intellectuel haïtien Jean Métellus
NouvelObservateur: Jean Métellus est mort
lenouvelliste.com : Jean Métellus, un autre météore dans le ciel d’Haïti.(1ere   partie)
lenouvelliste.com : Jean Métellus , un autre météore dans le ciel d’Haïti.(2eme partie)


Les controverses du progrès Jean Métellus… par franceculture