4 novembre 2014 – Yanick Lahens prix Femina pour Bain de lune

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Lundi 3 novembre 2014, le Femina a fait souffler un grand vent chaud  des Caraïbes en couronnant Yanick Lahens pour son roman Bain de lune (Sabine Wespieser). Un joli titre pour un livre épique, qui raconte une saga familiale tourmentée sur fond de tumultes politiques qui prend ses racines dans les années 1920 et court sur plusieurs générations, une chronique violente et poétique d’un conflit opposant deux familles ennemies dans un village côtier en Haïti.

Figure emblématique de la littérature haïtienne, Yanick Lahens n’en est pas à son premier ouvrage et son éditrice Sabine Wespieser avait déjà publié la couleur de l’aube  2008, failles 2010 et Guillaume et Nathalie  2013. Onze mois après l’élection de Dany Laferrière à l’Académie française. Deux ans après Le premier prix littéraire du Salon du livre de Genève  attribué à  Lyonel Trouillot  pour la belle amour humaine et le prix Casa de las Americas décerné à Gary Victor  pour le sang et la mer. Ce prix Femina, c’est donc un nouveau couronnement pour la littérature haïtienne qui confirme son étonnante vitalité.

« Je voulais parler de la majorité de mon peuple, mais en tentant d’éviter les chausse-trapes, la fascination obligée pour un univers bucolique. Ce qui m’intéressait, c’étaient les stratégies de survie, la manière dont les paysans tiennent la modernité à distance, comment ils se replient et, oui, comment ils pratiquent l’art d’être invisibles. »

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Avec Bain de lune, Yanick Lahens dépeint avec finesse le destin croisé de deux familles rurales, avec pour décor une fresque historique et sociale d’Haïti. Bain de lune est un roman d’une violente beauté sur son pays, traversé par la destruction, l’opportunisme politique, les familles déchirées mais aussi les mots magiques des paysans qui se fient aux puissances souterraines.

Tout y est, le fond, puissant, et la forme, poétique. « Quel ouragan ! Quel tumulte ! Dans toute cette histoire, il faudrait tenir compte du vent, du sel, de l’eau, et pas seulement des hommes et des femmes. Le sable a été tourné et retourné dans le plus grand désordre », s’écrie la mystérieuse jeune femme étendue plus morte que vive sur la grève, avant de réveiller les fantômes de son passé.

« Une histoire de tumultes et d’événements très ordinaires. Quelquefois de fureurs et de faims. Par moments de corps qui exultent et s’enchantent. Par d’autres, de sang et de silence. Et parfois de joie pure. Si pure… »  

Un roman familial dessiné sur quatre générations à coup d’allers-retours entre le quotidien d’Olmène et de  Cétoute, la grand-mère et sa petite-fille de la famille Lafleur dont les destins se font échos et s’entrecroisent avec les Mésidor. « Un voyage vers les terres intérieures », explique la romancière, au sens d’une plongée dans une réalité paysanne en Haïti, et pour décrire l’intime qui est exploré dans ce roman à portée universelle. C’est d’ailleurs cela que l’écrivaine primée retient du Femina : « La reconnaissance fait du bien et je suis surtout sensible au fait que le jury a compris que cette histoire, si elle se passe en Haïti, est universelle »

Ce sont quatre générations de deux familles et la vie des paysans qui défilent sur 280 pages devant nos yeux. Yanick Lahens a longtemps sillonné la terre haïtienne pour faire naître Bain de lune. En Haïti, « vivre et souffrir sont une même chose » nous fait comprendre la narratrice du roman, une inconnue échouée sur une plage. Ici on lutte aussi bien contre la politique des dictateurs que contre les colères de la nature qui s’expriment par des tremblements de terre, des ouragans ou des sécheresses : « Dans toute cette histoire, il faudra tenir compte du vent, du sel, de l’eau, et pas seulement des hommes et des femmes. »

Bain de lune, c’est aussi un combat contre le poids de la généalogie et l’histoire de deux camps, les Lafleur et les très redoutés Mésidor, devenus les seigneurs de l’île : « Remonter toute la chaîne de mon existence pour comprendre une fois pour toutes… Remettre au monde un à un mes aïeuls et aïeules. Jusqu’à l’aïeul franginen, jusqu’à Bonal Lafleur, jusqu’à Tertulien Mésidor et Anastase, son père. »

Un style direct et tranchant

Yanick Lahens dépeint ainsi les forces extérieures et intérieures qui sont à l’œuvre dans son pays natal. La beauté des paysages et des gestes, les bains de lune et le chant vaudou, la cruauté d’une existence très dure et d’une politique bien souvent cynique, tout passe par le style direct et tranchant, à la fois empathique et distancé de l’auteur.

Le livre commence par le récit de Cétoute, échouée sur la grève, qui remonte le fil de sa généalogie. Elle se met alors à raconter, se raconter, elle et sa famille. Nous sommes à Anse-Bleue dans un petit village rural entre terre et mer. Deux familles se croisent sans se côtoyer- Les Lafleur et les Mésidor. Et puis un jour « malgré les mondes qui les séparaient, malgré les souvenirs qui avaient plombé les premières minutes de leur rencontres, un étrange marché fut conclu. Olmène maitresse des sources et des lunes, et dont le sourire fendait le jour en deux comme un soleil, venait de retourner l’ordre de l’univers ». En écho sa petite-fille se demande deux générations plus tard « Pourquoi, à un moment de notre vie, éprouvons-nous ce besoin de jouer avec le feu ? De frotter notre raison à la folie ? Pourquoi donc ? J’ai joué avec le feu. J’ai frotté ma raison à la folie moi aussi. A ma façon. »

Des époques en miroir dialoguent dans ce roman, pour reconstituer le fil de la généalogie, à la manière d’une quête, avec au cœur d’elle les sentiments, les jeux de pouvoir, les désirs et les interdits. C’est aussi une fresque historique et sociale d’Haïti qui s’écrit à partir d’un espace rural, de son quotidien, de ses codes, de son rapport à la ville, traversé par les soubresauts politiques de la première république noire indépendante, passée ensuite sous occupation américaine avant de connaître les années dictatoriales de Duvalier.

 

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En terre haïtienne

Trois jours après la tempête, la terre d’Haïti est à peine remise de la colère des éléments. L’eau marine lèche encore ses plaies béantes. C’est aussi le laps de temps choisi par l’Océan pour recracher son enfant, une jeune fille sur une plage, bien loin d’Anse Bleue, d’où elle est originaire.

« Après une folle équipée de trois jours, me voilà étendue là, aux pieds d’un homme que je ne connais pas. Le visage à deux doigts de ses chaussures boueuses et usées. Le nez pris dans une puanteur qui me révulse presque. Au point de me faire oublier cet étau de douleur autour du cou, et la meurtrissure entre les cuisses. Difficile de me retourner. De remonter les jambes. De poser un pied par terre avant que l’autre suive. Pour franchir la distance qui me sépare d’Anse Bleue ».

Yanick Lahens nous dépose là avec sa victime au milieu de nulle part. La jeune femme commence alors à remonter dans le temps afin de restituer l’histoire de sa lignée, celle de sa naissance et la raison de son agonie sur une  grève étrangère. Le lecteur devient son unique cortège. Il la suit en silence tout en écoutant le récit de la jeune rescapée : la rivalité entre les Lafleur et les Mésidor ; la terrible figure de Tertulien Mésidor ; la dureté de la vie à Anse Bleue et la servitude des femmes, éternelles propriétés des hommes.

 La finesse de Yanick Lahens réside dans sa capacité à faire intégrer la grande Histoire dans les turpitudes de la vie privée. En effet, l’intrigue se déroule sur presque quatre décennies. L’évocation des éléments historiques tels que l’avènement des Duvalier père et fils qui ont tenu le pays en étau de 1957 à 1986 avec les Tontons Macoutes, constitue l’arrière fond du roman.

« En septembre 1963, l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses recouvrit la ville d’un grand voile noir. Port-au-Prince aveugle, affaissée, à genoux, ne vit même pas son malheur et baissa la nuque au milieu des hurlements de chiens fous. La mort saigna aux portes et le crépitement de la mitraille fit de grands yeux dans les murs ».

Papa Doc et Bébé Doc, censés représenter François Duvalier et Jean-Claude Duvalier, deviennent une figure sans nom mais emblématique désignée par l’expression l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses. Les Tontons Macoutes sont ici représentés par Fénelon Dorival et ses sbires. Yanick Lahens n’épargne pas pour autant les interventions américaines pour asseoir une autre dictature dans un pays ravagé par la pauvreté et l’insécurité.

Bain de lune n’est pas seulement l’histoire de la famille Dorival ni celle du rêve d’une jeune fille trop libre, amoureuse d’une nature inhospitalière et sauvage :

« Dehors, le crissement des insectes se déchaînait. J’ai aimé voir les coucouyes voleter comme de petites étoiles. J’ai aimé la voluptueuse couverture de la nuit. Je suis dans la nuit comme dans la chair de Philomène. Et puis un jour, j’ai senti le froid de la lune sur mon ventre de fille comme un bain. Je ne l’ai jamais oublié. Abner est bien plus grand que nous tous. Il est le seul à m’accompagner dans la nuit. A prendre avec moi ces bains de lune. A goûter la sauvage beauté, le violent mystère de la nuit ».

Bain de lune est un plaidoyer pour la terre haïtienne malmenée par les hommes de mauvaise volonté, âpres aux gains et sans amour pour la vie. Le roman prend la défense des humbles, ces paysans qui ne croient ni aux promesses des puissants ni à celles du Dieu chrétien. Bain de lune est un récit scandé par des chants et invocations vaudous, seuls remparts magiques contre la cruauté d’un monde en mutation.

De l’écriture de Yanick Lahens on retrouve dans Bain de lune, ces espaces de « failles », ces instants où tout peut basculer, où la rencontre existe, où d’elle surgissent le chaos, le tragique et la beauté. Un questionnement perpétuel sur les imaginaires, les construits sociaux, leurs rencontres avec l’Autre, à l’échelle d’hommes et de femmes.

 

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Pour en savoir plus sur Yanick Lahens :                                      

lenouvelliste.com: Académicien, ministres et écrivains saluent le Femina de Yanick Lahens
lepoint.frL’Haïtienne Yanick Lahens décroche le prix Femina
mediapart.fr: Lune de miel avec Yanick Lahens
lenouvelliste.fr: Lire « Bain de lune » de Yanick Lahens
lemonde.fr: »Failles », de Yanick Lahens: lignes de failles
parolenarchipel: Guillaume et Nathalie de Yanick Lahens, ou l’amour par temps de catastrophe !
jeuneafrique.com: Le Femina à Yannick Lahens : Haïti fête sa fille ! par Dany Laferrière
lenouvelliste.com: Des écrivains haitiens rendent hommage à Yanick Lahens
franceinter.fr: Librairie francophone avec Yanick Lahens pour Bain de lune

 


 

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EXTRAITS DE « BAIN DE LUNE »

APRÈS UNE FOLLE ÉQUIPÉE de trois jours, me voilà étendue là,aux pieds d’un homme que je ne connais pas. Le visage à deux doigts de ses chaussures boueuses et usées. Le nez pris dans une puanteur qui me révulse presque. Au point de me faire oublier cet étau de douleur autour du cou, et la meurtrissure entre les cuisses. Difficile de me retourner. De remonter les jambes. De poser un pied par terre avant que l’autre suive. Pour franchir la distance qui me sépare d’Anse Bleue. Si seulement je pouvais prendre mes jambes à mon cou. Si seulement je pouvais m’enfuir jusqu’à Anse Bleue. Pas une fois je ne me retournerais. Pas une seule fois. Mais je ne le peux pas. Je ne le peux plus… Quelque chose s’est passé dans le crépuscule du premier jour de l’ouragan. Quelque chose que je ne m’explique pas encore. Quelque chose qui m’a rompue. Malgré mes yeux figés et ma joue gauche posée à même le sable mouillé, j’arrive quand même, et j’en suis quelque peu soulagée, à balayer du regard ce village bâti comme Anse Bleue. Les mêmes cases étroites. Toutes portes et toutes fenêtres closes. Les mêmes murs lépreux. Des deux côtés d’une même voie boueuse menant à la mer. J’ai envie de faire monter un cri de mon ventre à ma gorge et de le faire gicler de ma bouche. Fort et haut. Très haut et très fort jusqu’à déchirer ces gros nuages sombres au-dessus de ma tête. Crier pour appeler le Grand Maître *, Lasirenn * et tous les saints. Que j’aimerais que Lasirenn m’emmène loin, très loin, sur sa longue et soyeuse chevelure, reposer mes muscles endoloris, mes plaies béantes, ma peau toute ridée par tant d’eau et de sel. Mais avant qu’elle n’entende mes appels, je ne peux que meubler le temps. Et rien d’autre… De tout ce que je vois. De tout ce que j’entends. De tout ce que mes narines hument. De chaque pensée, fugace, ample, entêtante. En attendant de comprendre ce qui m’est arrivé. L’inconnu a sorti son téléphone portable de sa poche droite : un Nokia bas de gamme comme on en voit de plus en plus au All Stars Supermarket à Baudelet. Mais il n’a pas pu s’en servir. Il tremblait de tous ses membres. Tant et si bien que le téléphone lui a échappé des mains et est tombé tout contre ma tempe gauche. Encore un peu et le Nokia aurait achevé de m’enfoncer l’œil… L’homme a reculé d’un mouvement brusque, le regard épouvanté. Puis, prenant son courage à deux mains, a plié lentement le torse et allongé le bras. D’un geste rapide, il a attrapé le téléphone en prenant un soin inouï à ne pas me toucher. Je l’ai entendu répéter tout bas, trois fois de suite, d’une voix étouffée par l’émotion : « Grâce la Miséricorde, grâce la Miséricorde,  grâce la Miséricorde. » J’entends encore sa voix… Elle se confond avec la mer qui s’agite en gerbes folles dans mon dos. Dans ma tête des images se bousculent. S’entrechoquent. Ma mémoire est pareille à ces guirlandes d’algues détachées de tout et qui dansent, affolées sur l’écume des vagues. Je voudrais pouvoir recoller ces morceaux épars, les raccrocher un à un et tout reconstituer. Tout. Le temps d’avant. Le temps d’il y a longtemps comme celui d’hier. Comme celui d’il y a trois jours. Année après année. Heure après heure. Seconde par seconde. Refaire dans ma tête un parcours d’écolière. Sans ronces, sans bayahondes *, sans avion dans la nuit, sans incendie. Refaire ce parcours jusqu’au vent qui, ce soir d’ouragan, m’enchante, m’enivre. Et ces mains qui me font perdre pied. Trébucher. Remonter toute la chaîne de mon existence pour comprendre une fois pour toutes… Remettre au monde un à un mes aïeuls et aïeules. Jusqu’à l’aïeul franginen *, jusqu’à Bonal Lafleur, jusqu’à Tertulien Mésidor et Anastase, son père. Jusqu’à Ermancia, Orvil et Olmène, au regard d’eau et de feu. Olmène dont je ne connais pas le visage. Olmène qui m’a toujours manqué et me manque encore. Quel ouragan ! Quel tumulte ! Dans toute cette histoire, il faudra tenir compte du vent, du sel, de l’eau, et pas seulement des hommes et des femmes. Le sable a été tourné et retourné dans le plus grand désordre. On dirait une terre attendant d’être ensemencée. Loko * a soufflé trois jours d’affilée et a avalé le soleil. Trois longs jours. Le ciel tourne enfin en un gris de plus en plus clair. Laiteux par endroits. « Ne fais pas ce que tu pourrais regretter, martèle ma mère. Ne le fais pas. » Je radote comme une vieille. Je divague comme une folle. Ma voix se casse tout au fond de ma gorge. C’est encore à cause du vent, du sel et de l’eau.

LE REGARD FUYANT DES HOMMES, celui légèrement effaré des femmes à l’arrivée de ce cavalier, tout laissait croire qu’il s’agissait d’un être redoutable et redouté. Et c’est vrai que nous redoutions tous Tertulien Mésidor. Tertulien Mésidor aimait traverser tous les villages jusqu’aux plus lointains lieux-dits pour mesurer sa force. Évaluer le courage des hommes. Soupeser la vertu des femmes. Et vérifier l’innocence des enfants. Il avait surgi des couleurs cotonneuses du devant-jour. À cette heure où, derrière les montagnes, un rose vif défait des lambeaux de nuages pour déferler à bride abattue sur la campagne. Assis sur son cheval gris cendre, il était comme toujours coiffé d’un chapeau de belle paille à large bord, rabattu sur deux yeux proéminents. Il portait un coutelas suspendu à sa ceinture et traînait à sa suite deux autres cavaliers, qui avançaient du même pas lent et décidé que leur maître. Tertulien Mésidor se dirigea vers l’étal aux poissons empestant les tripes et la chair en décomposition. À son approche, nous nous étions mis à parler très fort. Bien plus fort qu’à l’accoutumée, vantant la variété des poissons, la qualité des légumes et des vivres, mais sans lâcher des yeux le cavalier. Plus nous le guettions et plus nous parlions fort. Notre vacarme dans cette aube n’était qu’un masque, un de plus, de notre vigilance aiguë. Quand sa monture se cabra, le cortège se figea en même temps que lui. Tertulien Mésidor se baissa pour parler à l’oreille du cheval et caresser sa crinière. « Otan, Otan », murmura-t-il doucement. L’animal piaffait sur place en agitant la queue. L’homme au chapeau à large bord voulait, lui, avancer sur le chemin pierreux entre les étals. D’un geste d’autorité, il frappa les flancs du cheval de ses talons et, tenant serrée la bride, força l’animal à trotter dans cette direction.À peine eut-il avancé de quelques mètres qu’il tira cette fois sur les rênes pour s’arrêter à nouveau. Le mouvement fut si brusque que les deux autres cavaliers eurent du mal à retenir leurs chevaux qui piaffaient eux aussi. Tertulien Mésidor venait d’entrevoir, assise entre toutes les femmes, Olmène Dorival, fille d’Orvil Clémestal, dont le sourire fendait le jour en deux comme un soleil et qui, d’un geste nonchalant, avait torsadé le bas de sa jupe pour la glisser entre ses cuisses. Deux yeux la déshabillaient déjà et elle n’en avait pas le moindre soupçon.

 

Gary Yanick Noel

Yanick Lahens avec Gary Victor et James Noël

 

«  Ma francophonie à moi »  par Yanick Lahens 

Discours de Yanick Lahens, prononcé le 20 février 2014, lors de la soirée de clôture de la quinzaine de la Francophonie à Port-au-Prince:

Chers invités,

Je remercie d’entrée de jeu Madame le ministre de la Culture, le Ministre des Affaires Etrangères, la Représentante de l’OIF pour cette distinction par laquelle ils saluent mon parcours d’auteure en terre francophone. Je voudrais ensuite mettre à profit cette belle escale dans un voyage appelé à se poursuivre, pour tenter d’esquisser les contours de ma francophonie à moi. Non pas celle définie par les dictionnaires et les institutions mais celle qui a fait de moi l’écrivaine et la femme que je suis.

On entend le plus souvent par francophonie l’ensemble des pays ou des régions où le français est la langue maternelle, ou l’ensemble des pays ou des régions où le français constitue une langue vernaculaire ou des pays ou des régions où une part de la population parle le français ou entretient une affiliation significative avec la culture française. En Haïti la francophonie est diversement perçue. Soit comme une partie de notre patrimoine, soit comme un butin de guerre légitime soit comme un signe social distinctif et discriminatoire par rapport à la langue créole soit enfin comme un patrimoine en danger face aux assauts répétés de l’anglais et depuis peu de l’espagnol.

Ma francophonie à moi c’est d’abord et avant tout la découverte de l’écrit. Ma première expérience de déchiffrement des signes s’est en effet faite dans la langue française. C’est par elle que je garde encore vivace en moi, à côté des contes en créole de mon enfance, le sens de la magie des mots. Celle que provoque la lecture à haute voix qui nous apprivoise l’oreille jusqu’à ce qu’on intériorise cette belle vérité qu’une certaine façon d’agencer les mots c’est de la musique. Et l’autre non moins belle vérité que lire avec les yeux c’est apprendre la grammaire du silence, clé qui ouvre les portes vers tant d’autres mondes. Cette émotion me rattrape encore aujourd’hui et baigne toujours de cette étrange lumière la première page d’un livre. Mon horizon a bien sûr gagné en ampleur, quand par le biais du français, j’ai découvert d’une part la littérature d’autres pays de langue française et d’autre part par le biais de la traduction, des œuvres du patrimoine littéraire mondial. Et je finirai par comprendre au fil de ces lectures qu’aucune langue n’est étrangère quand c’est un poète ou un romancier de talent qui l’écrit.

A l’école, l’écrit en langue française m’a permis de fouler les territoires des sciences sociales et des sciences exactes. Mais une langue n’est jamais qu’une simple enveloppe encore moins un apparat, elle est le véhicule de valeurs. L’université, toujours en langue française, m’a mis définitivement au cœur et dans la tête certaines valeurs comme le respect de l’autre, une certaine conception du vivre ensemble et la conviction que les droits de tous constituent un horizon que nous nous ne devrions avoir cesse de viser. Le dix-huitième siècle français m’a doublement marquée. J’y ai acquis le sens de l’esprit critique au point d’avoir depuis toutes ces années fait mien ce précepte qui veut que l’on n’admette pour vrai que ce qui a effectivement été démontré comme tel. J’y ai aussi goûté jusqu’à me l’approprier l’idée voltairienne de la libre pensée. Le dix-huitième siècle français a fait de moi une grande sceptique qui demande toujours à voir et réclame des preuves et qui de surcroît exerce sa pensée en toute liberté comme une activité ô combien réjouissante.
Et c’est grâce à cette libre pensée que j’ai retourné l’idée d’universel du dix-huitième siècle contre ceux qui en avaient fait la promotion mais qui voulaient la confiner de manière ethno-centrée à l’Europe et à son prolongement en Amérique du Nord. L’universel nous comprend tous tant que nous sommes ou n’est pas. Ce retournement positif, si je l’ai appliqué à toutes les autres cultures, je me suis attelée à le faire particulièrement à ce qui a trait à la culture, à l’histoire et au peuple haïtien. Je veux pour preuve ma conviction de l’extrême singularité de la Révolution de 1804 qui en fait une des trois grandes révolutions des Temps Modernes et nous place d’emblée dans un centre et non dans une périphérie, la richesse de la culture populaire haïtienne qui irrigue toutes les créations artistiques, la valeur inestimable de la littérature haïtienne en langue française, un des plus anciens patrimoines dans cette langue. Ma francophonie c’est donc un combat jamais complètement gagné pour un universel donc une francophonie d’équivalence et de partage.

Mais on ne peut pas prétendre manier la langue français en Haïti et sortir indemne d’un tel exercice. Si écrire est une activité qui réclame une solitude choisie, un exil du monde, utiliser l’écrit d’une part, la langue française de l’autre en Haïti peut nous enfermer, si nous n’y prenons garde, dans un exil social et culturel. Car contrairement à ce que dit l’écrivain haïtien Léon Laleau, nous sommes beaucoup moins écartelés entre les mots de France et le cœur du Sénégal, qu’empêché d’appartenir et séparé. Mais de cette séparation nous ne saurions blâmer la francophonie. C’est l’absence séculaire de vraie politique linguistique et éducative pour la promotion des deux langues et pour la nécessaire cohésion sociale qui est à l’origine de cet exil intérieur. Quoi qu’on dise la langue française aurait gagné à une bonne politique des langues en Haïti alors qu’aujourd’hui et le créole et le français sont tous les deux perdants. Et si rien n’est fait, ces deux langues s’accommoderont encore plus difficilement d’une inévitable avancée de l’anglais voire de l’espagnol. Ma francophonie à moi ne rejette aucune langue et rêve d’une intégration réussie dans mon espace régional immédiat. Haïti saura-t-il tirer profit d’être à ce point au carrefour de langues et de civilisations et en faire un atout de poids dans le monde qui vient ?

Ma francophonie à moi consiste à écrire en français de manière décomplexée, malgré ce porte-à-faux, tout en maintenant un engagement solidaire afin que le créole devienne une langue avec tous ses registres dont celui d’une langue littéraire. Ce malaise de l’écrivain francophone en Haïti ne m’a donc pas empêchée d’écrire et ne m’empêchera pas de le faire. Ce malaise est même une condition pour créer. C’est parce qu’il n’est pas satisfait du monde qu’il est constitutionnellement en porte-à- faux qu’un créateur s’applique à combler ces manques.

Je voudrais terminer par vous faire part de ma francophonie concrète. Celle qui consiste à sensibiliser en vue de la préservation du patrimoine matériel et immatériel d’Haïti qui partage une part importante de sa mémoire avec la France. En visitant récemment cette église de Petit Trou de Nippes dans le Sud d’Haïti et d’y découvrir un autel en bronze du dix-septième siècle laissé dans le plus total abandon ainsi qu’un tableau d’un élève du peintre Léonard de Vinci, je me suis demandée si la francophonie ne consiste pas aussi à aider à la restauration d’un tel patrimoine.

Enfin je me réjouis en tant qu’haïtienne d’avoir été choisie en mai 2010 par la ville de Nantes dont Monsieur Jean-Marc Ayrault était le maire à l’époque, en vue de poser la première pierre du premier Mémorial de la traite et de l’esclavage en France. Ce Mémorial devait être bâti sur le Quai de la Fosse à l’endroit même d’où partaient les bateaux négriers vers le Nouveau Monde et surtout vers Saint-Domingue. Cette belle et sobre bâtisse, symbole s’il en faut d’une histoire et d’une mémoire partagées, a finalement été achevé en mai 2013 après douze années de lutte acharnée de la municipalité et des associations de la Société civile contre tous ceux qui en France vivent encore dans le déni de leur passé. Ce sont de tels gestes héroïques et patients qui donnent sens à ma francophonie à moi.

 
*sources : revues de presse, compilations, fil-livres, Africultures, World vision, La cause littéraire, Nouvel Obs., Le Nouvelliste, Libération, l’Express.