31 octobre 2018 : Kettly Mars à la salle Professeur Jean Claude au CAP

en collaboration avec les Editions Pulucia organisatrices du Salon International du livre de Jacmel

La romancière Kettly Mars et le poète Maurice Cadet avec des élèves de la S4 au CAP

 

«  Est-ce que nous faisons du mal à Haïti lorsque nous l’écrivons telle qu’elle est ? »

« Je suis une écrivaine qui aime prendre des risques, changer de registre, changer d’univers. »


La romancière Kettly Mars était au CAP ce 31 octobre 2018 accompagnée par le poète jacmélien  Maurice Cadet pour rencontrer les élèves de S2, S3 et S4 à la salle Professeur Jean Claude.

« Après le 12 janvier 2010, j’ai décidé de prendre le temps qui me manquait. De vivre pour et par ma passion d’écrire. Depuis ces 48 secondes d’un après-midi de janvier où la terre a tremblé et enseveli des centaines de milliers de vies autour de moi, j’ai décidé de me mettre totalement à la disposition de l’écriture. De libérer mon souffle. Le béton c’est aussi fragile que du papier quand les plaques tectoniques se rompent sous nos pieds. Il y a urgence. Je décroche. Un saut dans le vide. Un acte de foi en la vie. »  

 

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Kettly Mars à la salle Professeur Jean Claude au CAP le 31 octobre 2018

 

Les élèves du CAP attendaient la visite de Kettly Mars avec beaucoup d’impatience. C’est le PDG des éditions Pulucia, Pierre-Paul Ancion, qui a proposé cette collaboration au CAP dans le cadre du 1er salon international du livre de Jacmel où était également invité le poète Maurice Cadet et d’autres écrivains comme Gary Victor.

Volupté pour Leslie Péan ou nécessaire présence du désir pour Rodney Saint-Eloi, l’œuvre de Kettly Mars ne laisse personne indifférent. Son écriture délicate et raffinée raconte un univers tragique qui dérape, où tout va de travers mais avec une grande tendresse, une passion et des images sensuelles et somptueuses.

 

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Wodney Jeudy et Sammy Roy à la sonorisation, Knight Jean-Baptiste, Kevin Lariveau, Bill Paris et Marie-Axelle Antoine

 

Avant d’engager le dialogue  avec le public, une surprise a été réservée à Kettly Mars par Marie-Axelle Antoine, Knight Jean-Baptiste, Kevin Lariveau et Bill Paris, élèves de terminale (S4).

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Kevin Lariveau, Bill Paris et Marie-Axelle Antoine

 

En effet dans le cadre des TPE (Travaux Pratiques Encadrés) en S3 l’an dernier, ils avaient préparé et présenté au jury un mémoire intitulé La violence dans l’œuvre de Kettly Mars. C’est sous la forme originale d’un entretien télévisé mené par des journalistes incarnés par Knight Jean-Baptiste, Kevin Lariveau et Bill Paris qu’ils ont interviewé la romancière jouée par Marie-Axelle Antoine. Après ce préambule très apprécié par l’écrivaine, les premières questions ont été posées.

 

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Kettly Mars est née à Port-au-Prince. Après ses études classiques, elle reçoit une formation en administration. Elle travaille comme assistante administrative. Passionnée dès son plus jeune âge de lecture et de poésie, elle commence à écrire au début des années 1990.

C’est par la poésie que Kettly Mars exprime ses premiers élans créateurs : tout est patience et fluidité, érotisme et passion. Elle passe ensuite à l’écriture de la nouvelle.

Son premier roman, Kasalé (2003), entraîne le lecteur dans un voyage en pays profond et soulève le débat de l’ambivalence spirituelle d’une grande majorité du peuple haïtien. Ketty Mars est une romancière hantée par l'angoisse d'un pays en déshérence, l'étouffement et la paralysante amertume qui gisent au creux du quotidien. Pas un détail qui ne porte témoignage de la relation essentielle qui est celle de l'auteur et du monde rural. Rien de l'abstraction allégorique. Roman paysan par excellence, Kasalé  nous donne à saisir avec fidélité une réalité observable dans ses couleurs, ses saveurs, ses mythes et ses légendes.

Tout dans le roman L’heure hybride (2005) se passe en l’espace de quatre heures. À l’approche de ses 40 ans, le personnage principal du roman, Jean François Éric L’Hermite, dit Rico L’Hermite, fait un bilan de sa vie en se réveillant après une soirée particulièrement torride et mouvementée passée avec ses amis de « la gigolaille » de Port-au-Prince. Bête à plaisir, beau et charmeur, Rico est également un solitaire qui n’aime en fait qu’une seule femme : sa mère prostituée, simple, digne et regrettée. L’heure hybride est un roman où l’on est partagé entre une «  douce angoisse » et une « violente tendresse ».

En 2008, Kettly Mars publie Fado, un roman  plein de sensualité et de mélancolie, baigné d’un bout à l’autre par la belle musique portugaise, un roman qui offre le portrait de deux femmes écorchées par la vie et pourtant débordantes de passion, un roman qui évoque le chemin difficile des femmes mais aussi des marginaux, des délaissés parqués dans l’univers clos des quartiers insalubres.

 

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Publié en 2010, le quatrième roman de Kettly Mars, Saisons sauvages est une incursion décidée et extrêmement incisive dans les années noires du duvaliérisme en cours d’installation (1962-1963). Roman de l’espoir illusoire, de l’abus permanent du pouvoir, de l’horreur, de la lâcheté et de la compromission, il est servi par un sens très fort du récit.

 Aux frontières de la soif  parait en 2013. En janvier 2011, un an après le séisme qui transforma Port-au-Prince en un gigantesque chaos, la ville n'est toujours que débrouille et fracas. A deux pas de la capitale, le camp de Canaan a grandi comme un champignon, au rythme de l'arrivée des sinistrés. On pénètre dans ce labyrinthe aux milliers d'âmes pour mieux se perdre. A l'image de Fito, architecte et écrivain en panne d'inspiration. Avec ce personnage ambigu, Kettly Mars a trouvé à exprimer sa rage, à mettre à nu les pourritures humaines, plongeant dans un enfer où la drogue vaut moins cher que l'eau potable, où les enfants tuent pour une pipe de crack et où les institutions sont corrompues jusqu'à la moelle. La romancière fait aussi parler les fillettes apeurées, les ONG impuissantes, les journalistes voyeurs. Elle déploie sa colère, mais la poésie de son écriture est aussi un hymne à son pays perdu, à la fierté de ses habitants.

Dans son roman Je suis vivant, 2015, Prix Ivoire, Kettly Mars effleure toutes les problématiques du chaos de la société haïtienne qui, dans sa grande majorité, n’arrive pas à remettre en question les inégalités bloquant son accession à la modernité. Avec son scalpel, l’auteure affronte un tabou qui nous interpelle. La démence. L’affrontement n’est pas fait de face.  Dans de courts chapitres, ses personnages respirent cette terre à laquelle elle est profondément attachée. L’histoire est adossée à la folie de la nature, cette toile de fond du séisme du 12 janvier 2010, à cette démesure qui a fait des centaines de milliers de mort.

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Kettly Mars et Maurice Cadet avec la classe de S3

 

Avec l’Ange du patriarche, 2018, Kettly Mars nous entraîne dans un thriller, une saga haletante aux nombreux rebondissements, alliant souffle épique et moments d'émotion intense, prouvant que la culture vodou est une source d'inspiration et un incroyable moteur romanesque.

Quand on demande à Kettly Mars d’en dire un peu plus sur cette source d’inspiration, elle précise :

« En Haïti, la question du vaudou est très subtile… Il est rare qu’un pratiquant vous dise tout de go : « je pratique le vaudou. » Il faut une relation de confiance pour que quelqu’un vous confie que oui, dans la famille « nous servons » puisque telle est l’expression et, même entre nous, on ne le proclame pas… Chacun y « sert » les esprits de sa famille. C’est un culte intime, le vrai vaudou, par antagonisme avec la sorcellerie que beaucoup assimilent au vaudou. J’ai essayé de mettre au clair ces points de vue là. Depuis une vingtaine d’années, le vaudou a droit de cité, les artistes s’en réclament, la musique racines, le vaudou jazz… Parfois c’est un peu fanfaron! En tout cas, toute cette culture difficile à capter est une source d’inspiration sans limites pour moi. Le vaudou est un culte, une spiritualité, un art de vivre, une communion avec la nature. Ce sont des vibrations avec lesquelles je suis en harmonie, qui m’apportent force et équilibre. »

 

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Kettly Mars et Maurice Cadet à la salle Professeur Jean Claude

 

Maurice Cadet est né le 20 juin 1933 à Jacmel. Il est poète, nouvelliste et essayiste. Il s’est établi au Canada, à Alma au Lac-Saint-Jean en 1967. Il publie dans plusieurs revues dont notamment Focus, Résistances, Estuaire, Brèves littéraires, Ruptures, et l'International Poetry Review (États-Unis). De retour à Jacmel, il est actuellement écrivain à temps plein.

Il a publié plusieurs recueils comme Ondes Vagabondes et des œuvres comme Tambour battant ou Réjouissances. Son dernier roman Cicatrices vient de paraître  aux éditions Pulùcia.

 

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Intervention de Gaelle Brutus, de S3

 

Quand on demande à Kettly Mars en quoi son dernier roman L’Ange du patriarche, 2018 diffère de ses précédentes publications, elle répond :

« Je suis une écrivaine qui aime prendre des risques, changer de registre, changer d’univers, j’ai voulu faire à la fois un thriller, un roman à suspens, un roman d’épouvante, un peu de tout cela, et que le vaudou en fasse partie, parce que c’est ma culture et un sujet qui passionne beaucoup les Haïtiens et les étrangers. Nous avons beaucoup à apporter à l’autre en parlant de cette culture…Mais j’ai voulu aussi décrire des personnages attachants, qui se collettent au mal avec un grand M et doivent réagir. C’est aussi un roman féministe, qui parle de trois femmes, de leur complicité pour se donner de la force dans une épreuve. Et c’est un roman d’amour, donc beaucoup de choses qui m’interpellent en tant que mère, femme, écrivaine. »

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Intervention de Marc Jodel Alcindor ,de S4

 

De multiples questions ont été posées à Kettly Mars et le poète Maurice Cadet , présent à ses côtés, a souvent été invité à donner son point de vue.
Au cours de cette rencontre riche et dense, la romancière a pu aborder plusieurs de ses thèmes de prédilection :
les origines haïtiennes vaudou et la nécessité de mettre en valeur l’originalité de l’héritage multiculturel,
le droit des femmes,
les contradictions et les errances,
le marchandage des corps et des cœurs,
l’impérieuse nécessité de lutter contre la corruption des mémoires qui s’appuie sur le populisme,
les mécanismes de résistance et de compromission,
le désenchantement et l’espoir,
la violence et la politique,
l’ambivalence entre souillure et purification,
la sensualité, l’amour et la beauté de la nature….

 

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Applaudissements nourris pour Kettly Mars et Maurice Cadet

 

 

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Maurice Cadet, une invitée, Kettly Mars, Pierre-Paul Ancion PDG des Edit. Pulucia et JY Bourcier directeur du CAP