30/04/2012 – Rencontre avec Frankétienne

 

FranketienneB au CAP

Frankétienne, de son vrai nom Jean Pierre Basilic Dantor Franck Etienne d’Argent, né à la Grande-Saline dans l’Artibonite est un auteur d’une puissance créatrice extraordinaire et l’une des personnalités contemporaines haïtiennes les plus marquantes.

A la fois poète, romancier, dramaturge, acteur, peintre, sculpteur, musicien, chanteur et professeur, il a publié plus d’une quarantaine d’ouvrages en créole et en français dont MÛR A CREVER en 1968  et  ULTRAVOCAL en 1972 : vertige de l’errance sans fin ni finalité, évocation du  pays habité par « le mal majeur » forçant ses enfants à l’exode massif , cri polyphonique au cœur de la nuit duvaliérienne. Pour Frankétienne la langue est plus importante que l’histoire qu’elle raconte. « J’écris donc  j’existe…l’écriture nourrit ma vie et m’a permis d’assumer ma grande folie. Quand on assume sa folie on cesse d’être fou. »

Franck dedicace

Un visionnaire et un maître de la parole créole

En 1975 c’est DEZAFI, le premier roman en créole. Plus qu’une révélation c’est au-delà des mots une caisse de résonance des maux de la nation. C’est la résurrection par le sel de la bande de zombis dix ans avant la fin de la dictature. Il tente de récapituler toute la langue, offrant un véritable dictionnaire à la parole du peuple et depuis, célébré dans toute la Caraïbe,  il est devenu l’un des maîtres de la parole créole.

Entre le désespoir sans bornes d’ULTRAVOCAL et le réveil brutal de DEZAFI  il y a l’insoutenable exil : c’est  PELIN-TET en 1978, succès sans précédent  qui consacre définitivement Frankétienne comme écrivain national et impulse du sang neuf au théâtre haïtien. Une réussite exceptionnelle qui fait du théâtre « le spectacle de la langue créole et l’étalage de ses ressources ». Dans PELIN-TET on retrouve les traits stylistiques les plus marquants de son écriture     et la parole est substituée au geste et au regard. On pourrait dire qu’il s’agit d’une longue paraphrase : l’exil est une perte et un vide à la fois et la parole ne fait que se greffer sur cette perte et sur ce vide.

franketienne-copie-1

 Si  l’essentiel du  théâtre de  Frankétienne est écrit en créole , notamment    TROUFOBAN pièce matrice qui arrache le masque du pouvoir occulte, PELIN-TET qui met en scène le pouvoir prédateur qui exile, BOBOMASOURI qui évoque le pouvoir économique qui aliène , KASELEZO qui évoque le pouvoir machiste qui exclut et marginalise les femmes, TOTOLOMANWEL qui évoque le pouvoir répressif qui détruit , KALIBOFOBO qui dénonce le pouvoir mensonger qui déshumanise , méprise les dominés et fomente les coups d’état   …c’est parce que cette langue lui permet de communiquer immédiatement avec tous les Haïtiens : « J’ai le privilège, dit-il, de pouvoir m’adresser à des gens qui ne savent ni lire ni écrire. J’aime cette communication instantanée avec le public populaire et j’ai vécu cette expérience avec PELIN-TET. Le peuple comprend le théâtre dans toutes ses dimensions politiques, protestataires, dérisoires ou humoristiques. » Son théâtre demeure la partie la plus vivante de son  travail et c’est un espace jubilatoire de recherche sur la langue.

Publiée en 1987 puis en 2009 MELOVIVI OU LE PIEGE  est une pièce prémonitoire qui   semble annoncer le terrible séisme de janvier 2010.

Parmi les nombreuses œuvres de Frankétienne citons encore FLEURS D’INSOMNIE 1986, L’OISEAU SCHIZOPOHONE 1993, VOIX MARASSA 1998, RAPJAZZ, JOURNAL D’UN PARIA 1999, MIRACULEUSE 2003 et ADJANOUMELEZO 2005.

Franketienne_l'oiseau schizophone Francketienne Journal d'un Paria Franketienne_mur

franketienne_peintureTableau Francketienne 04

Le spiralisme

Fondateur du SPIRALISME avec René Philoctète et Jean-Claude Fignolé, Frankétienne a développé une véritable esthétique du chaos à base de roman, de poésie et de théâtre avec une écriture composée d’entrelacs et de détours qui veut donner une idée du caractère labyrinthique du monde. Le spiralisme est un état d’esprit , une sorte de rébellion totale contre toute forme d’enfermement.

Ce colosse hors-norme, créateur nocturne , écrivain sismographe et orateur passionné est un grand habitué de Jacmel et du C.A.P. Il était avec nous ce 30 avril 2012 et a fait vibrer une fois de plus les classes de philosophie, rhétorique et seconde au cours d’une longue rencontre dans la salle Professeur Jean Claude.

Voyou exceptionnel

Voyeur professionnel
Je le fus en de belles années longues
Dans l’ivresse, la jouissance, la jubilation, la volupté, l’extase.
Je le suis encore
Voyou, voyeur en fin de siècle. Fin de millénaire. Et faim d’horizon neuf.
Mythomane. Schizophone. Je me présente en bourgeonnement de mes désirs dévergondés.
Au fond, je vis, je bouge : mon cœur chavire en folie d’arc-en-ciel.
Et ma voix vire toute pleine d’incertitude.
Schizophonie pour une île schizophrène.

Anthologie secrète  2005

Découvrez cette rencontre en images :

 

 

 

Pour en savoir plus sur Frankétienne :

> Le Nouvelliste : Frankétienne se met à nu
> France Culture : FRANKETIENNE
> L’Express : FRANKETIENNE – le monde est en panne d’intelligence
> Télérama.fr : Frankétienne et les boas de Port-au-Prince