30/04/1937- 04/01/2014 : Jean Métellus, un homme de plein vent

Jean Metellus

JEAN METELLUS
30 Avril 1937 – 4 Janvier 2014
POETE ET MEDECIN NEUROLOGUE

Poète,  écrivain,  dramaturge,  essayiste,  médecin spécialisé en neurologie,  docteur en linguistique, professeur au collège de médecine des hôpitaux de Paris,  président du GRAAL (groupe de recherche sur les apprentissages et les altérations du langage),  Jean Métellus  nous a brusquement quittés  ce 4  janvier 2014 à  l’âge de 76 ans. Le matin même il avait été transporté d'urgence à  l’hôpital à Paris où il est décédé à 18h30. Il vivait dans le Val-de-Marne avec  Anne-Marie, son épouse et « confidente unique de son œuvre » à  laquelle il a dédié tous ses livres.  

Jean  Métellus est né à Jacmel   le 30 avril 1937 dans une famille de cinq enfants.  Son père est boulanger et sa mère couturière.  A la fin de ses études secondaires au lycée Pinchinat,  il enseigne les mathématiques dans sa ville natale. C’est en 1959, sous le régime Duvalier, qu’il doit partir, son engagement de syndicaliste le mettant en péril.  Il s’inscrit à la faculté de médecine à Paris où il obtiendra le titre de docteur en 1970. Il complète sa formation avec un doctorat en linguistique en 1975. Son amie Michèle Pierre-Louis, ancienne Première ministre d’Haïti, évoque ces premières années d’étudiant désargenté dans le Paris bouillonnant des révoltes soixante-huitardes : « Pour apprivoiser le froid et la faim qui souvent l’étourdissaient, il prenait refuge à la bibliothèque Sainte-Geneviève où il dévorait Balzac, Chateaubriand, Cervantès, Stendhal, Proust, Kafka, Dostoïevski » se souvient-elle.

 

Jean Metellus


Au pipirite chantant  1978
 

Avec son ami jeune médecin et écrivain Claude Mouchard, Jean Métellus fréquente le milieu littéraire de sa génération. Il écrit ses premiers poèmes vers l’âge de trente ans «dans une sorte de somnambulisme: je n’étais pas absolument conscient de ce que je faisais. Après, j’ai continué parce que je ne pouvais plus m’arrêter», disait-il souvent. Comme son ami Césaire, il se fait le porte-parole des Noirs opprimés, du temps de l’apartheid en Afrique du Sud ou du Ku Klux Klan aux Etats-Unis. Ses poèmes exaltent les héros comme Martin Luther King ou Mandela et décrivent le calvaire de Steve Biko. Poète salué par André Malraux, ami de Michel Leiris, encouragé par Aimé Césaire, accueilli par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir dans LES TEMPS MODERNES, Jean Métellus a considérablement enrichi le champ poétique en chantant la geste des hommes de plein vent, défenseurs de la négritude.

Jérôme Garcin rapporte dans le Nouvel-Observateur qu’on retrouva sur la table de nuit d'André Malraux, qui venait de mourir, un recueil de  poèmes  intitulé  AU  PIPIRITE CHANTANT. Celui  que  Jean Métellus venait de publier chez Maurice Nadeau en 1978.    Ce beau livre de  l’origine, de la voix première, s’impose d’emblée comme une œuvre forte et novatrice. La multiplicité de ses attaques sonores, la diversité des mètres, l’usage rajeuni de l’allitération, la démesure d’un souffle qui enfle la phrase jusqu’à ses limites, annoncent avec force sa voie poétique et révèlent un rythme et un ton singuliers. Les poèmes de Jean Métellus réclament la voix, le corps et le mouvement. Il faut lire AU PIPIRITE CHANTANT d’une seule traite, debout et à pleine bouche. Pour Jean- Louis Joubert ce long poème, placé sous l’invocation du pipirite (l'oiseau qui, en Haïti, salue le lever du jour) « conjugue les voix de la polyphonie haïtienne : le paysan, la femme dans sa solitude et ses peurs, l'arbre à pain, la graine, le soleil, les dieux du vaudou … Il dit l'éblouissement d'une nature violemment vivante, à l'image des blessures d'un peuple qui se défait sous la misère et l'oppression ».

Succèdent une trentaine d’ouvrages, des œuvres qui prolongent  AU PIPIRITE CHANTANT  dans un recueil  TOUS CES CHANTS SEREINS 1980, dans de nouveaux grands poèmes HOMMES DE PLEIN VENT 1981 et VOYANCE 1984 où l'on reconnaît « le même souffle impétueux, ce grand débordement de mots dans l'étalement voluptueux du long poème, cette irruption aussi d'une parole multiple surgie de tous les horizons haïtiens et qui intègre les échos des contes, des veillées, du parler créole » , mais aussi des romans, des pièces de théâtre, des essais « tous cousus par la fibre poétique ». Pour Jean Métellus « la poésie, c’est le nerf qui maintient en vie les forces de résistance de l’homme ». 

Jacmel au crépuscule  1981 

Qu'il raconte la chronique de sa ville natale pendant l’année 1956 avec JACMEL AU CRÉPUSCULE  1981, qu'il évoque le tourbillon de malheurs qui s’abat sur une famille ou les déchirures de l'exil avec LA FAMILLE VORTEX  1982 , qu'il fasse le portrait d'un peintre sauvage et orgueilleux dans UNE EAU FORTE 1983  ou qu'il pleure, dans HAÏTI UNE NATION PATHÉTIQUE  1987, l'histoire de son île blessée, Jean Métellus use toujours d’une langue belle et riche.

Dans L’ANNEE DESSALINES 1986, il dépeint avec force la violence et le cynisme de la dictature des Duvalier. Dans ce roman où se côtoient le créole et le français, il décrit la cruauté du régime et la brutalité des redoutés tontons macoutes dans une capitale qui n’est pas encore gangrénée par la bidonvilisation.

JM

Dramaturge, il a écrit cinq  pièces de théâtre : ANACAONA  mise en scène par Antoine Vitez à Paris au Théâtre de  Chaillot à la fin des années 80, LE PONT ROUGE 1991, COLOMB 1992, TOUSSAINT LOUVERTURE 2003  et  HENRI  LE  CACIQUE  2005.Ces cinq pièces évoquent des étapes marquantes des tribulations de l’histoire d’Haïti. Jean Métellus  y crée ses personnages avec le souffle, l’ampleur et la luminosité de la poésie.

Charles-Honoré Bonnefoy  1990 

À la liste de ses publications de romans, de poésies, de pièces de théâtre s'ajoutent des essais historiques et philosophiques sur Haïti  et de nombreux écrits sur les problèmes du langage. Durant la journée Jean Métellus faisait parler les aphasiques et  la nuit, il donnait  la parole à ses personnages imaginaires. « La littérature est ma folie quotidienne. A peine rentré de l'hôpital, je plonge dans mon manuscrit » avouait cet insomniaque.

 La lecture de CHARLES-HONORE  BONNEFOY 1990  permet  de mieux comprendre l’autre vie de Jean Métellus. Dans ce roman autobiographique  il rend hommage au neurologue ­Raymond Garcin ­ qui fut son " patron " à la Salpêtrière où il incarnait " la grande médecine sensuelle, tactile, visuelle, auditive et olfactive ". C'était dans les années 60, quand Jean Métellus faisait ses études de médecine et travaillait à devenir neurolinguiste, c'est-à-dire spécialiste des troubles du langage.

Comprendre, pour la libérer, la parole des aphasiques, tel est le thème essentiel de l'œuvre de Métellus neurologue et linguiste (plus de quatre-vingt titres, parmi lesquels, outre deux thèses de médecine et de linguistique, une monographie sur l'aphasie du chinois et une autre sur l'aphasie de l'analphabète). Médecin à temps complet au centre hospitalier Emile-Roux de Limeil-Brévannes, Jean Métellus organisait depuis près de dix ans une rencontre annuelle de neuropsychologie consacrée à la pathologie des fonctions supérieures

jean metellus
Rodney St-Éloi, poète, éditeur chez Mémoire d’encrier, se souvient d’avoir « rencontré Jean Métellus à Port-au-Prince, au Canapé-Vert. J’avoue avoir découvert cet après-midi-là le premier savant de ma vie. Neurologue, linguiste, romancier, poète, Jean Métellus incarnait l’érudit parfait. Et je ne suis pas étonné de retrouver dans son œuvre toutes ces expériences intellectuelles. La condition noire l’intéressait beaucoup, mais la condition humaine l’intéressait encore davantage. Je l’ai rencontré par la suite à Paris, à Ouessant… et j’ai fréquenté son œuvre, immense et belle, qui est une quête permanente d’horizons crépusculaires ». 

«Emigré haïtien, je n’ai jamais quitté Haïti et Haïti ne m’a jamais quitté », écrivait Jean Métellus en 1987 dans l’introduction de son premier essai : HAÏTI, UNE NATION PATHETIQUE. Selon Lyonel Trouillot, Jean Métellus était habité par la volonté de saluer dans toute son œuvre l’épopée haïtienne, de mettre en valeur le beau du pays. « C’est un nourri de la fibre patriotique. Ses œuvres mériteraient d’être connues du grand public », observait-il récemment sur radio Magik 9.

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Citons encore parmi les œuvres de Jean Métellus : LA PAROLE PRISONNIERE 1986, LES CACOS 1989, LOUIS VORTEX 1992, SOUS LA DICTEE DU VRAI 1999, VOIX NEGRES VOIX REBELLES 2000, LA VIE EN PARTAGE 2000, DES MAUX DU LANGAGE A L’ART DES MOTS 2004, LA PEAU ET AUTRES POEMES 2006, VOIX LIBRES 2009

Ses écrits ont valu à  Jean Métellus de nombreuses récompenses comme le prix André-Barré de l’Académie Française 1982, le Grand prix international de poésie de langue française Léopold Sédar Senghor 2010 et le Grand prix de la francophonie de l’Académie Française 2010. Il a par ailleurs été lauréat de l'Académie de Médecine en 1973, en 1976 et en 1991.

Dedicace Metellus

Jean Métellus est venu à plusieurs reprises au CAP dans les années 90 et nous l’avions retrouvé à Ouessant en 2004 pour le Salon international du livre insulaire où Haïti était à l’honneur. Il était invité avec une imposante délégation d’auteurs et d’artistes dont Mimi Barthélémy, Gary Victor, Dany Laferrière, Kettly Mars, Rodney St Eloi, Louis-Philippe Dalembert ou Dominique Batraville. Anne-Marie Métellus nous rappelait dans un récent courriel que Jean « était très attaché au Centre Alcibiade Pommayrac et s’était beaucoup inquiété de son devenir après le séisme ».

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Au Pipirite Chantant et autres poèmes,  Édition Maurice Nadeau 1978 -  réédition 1995  extrait  

Au pipirite chantant le paysan haïtien a foulé le seuil du jour et dessine dans l'air, sur les pas du soleil, une image d'homme en croix étreignant la vie
Puis bénissant la terre du vent pur de ses vœux, après avoir salué l'azur trempé de lumière, il arrose l'oraison de la montagne oubliée, sans faveur, sans engrains
Au pipirite chantant pèse la menace d'un retour des larmes
Au pipirite chantant les heures sont suspendues aux lèvres des plantations

Et si revient hier que ferons-nous ?

Et le paysan haïtien enjambe chaque matin la langue de l'aurore pour tuer le venin de ses nuits et rompre les épines des cauchemars
Et dans le souffle du jour tous les loas sont nommés.

Au pipirite chantant le paysan haïtien, debout, aspire la clarté, le parfum des racines, la flèche des palmiers, la frondaison de l'aube

Au pipirite chantant chaque goutte de rosée, chaque branche frémissante, le vent caressant les tonnelles sont messagers des esprits
Au pipirite chantant la tristesse peint le cœur
L'espoir lui même est sulfureux
La campagne avive les mystères
Elle traque déjà ses morts
Son ventre est gros de portées de soucis
Les morts grandissent sous les vivants
Et la plaine d'Haïti a reçu son brin d'eau
L'eau de la source amenée par les canaux
L'eau du ciel comme un toit de rosée
L'eau des yeux d'un enfant sans pain
Le sang d'une mère happée par le délire

Couleur, saveur, odeur ont voltigé sous la machette du paysan
(.....)
Au pipirite chantant avec l'eau vive de mes rêves j'efface les graves promulgations issues des rives du profit
Et mon propos, lié à ma source, bâillonne l'écume de toutes les eaux étrangères, de tous les cris de convenance et chausse l'irrévérence pour fouler le brouhaha de tous les mots d'ailleurs

Metellus


Jacmel, ma cité musicale aux lèvres tropicales

Jacmel, Editions bilingues, Orénoques, 1991

Jacmel, ma cité musicale aux lèvres tropicales
Ville héroïque et magique.
Grâce aux conques des lambis
Aux bouches généreuses d'hommes sans mémoire
Jacmel lance son chant
Sur la folie d'un temps sans pause, sans soupir
Sur la misère silencieuse aux yeux noyés
Où la beauté hésite à s'incarner
Partout ou règne l'obscure couleur du dénuement 
Jacmel au touché fleuri
Nous conte l'histoire des demi-dieux et des héros
Surgit de sa matrice toujours prête à la fécondation
Délivre les messages des signes
Prépare le mouvement quotidien
Comble mes heures vides, les nuits blêmes
Et rétrécit l'espace du couchant.
Le vent balaye les plages
Berce les palmeraies, gonfle les corsages.
Jacmel noue les cheveux en torsade,
Lisse les visages creusés par les larmes.

Dans les livres habités par la joie
Dans les mains illuminant les mots
Dans cette nature en fête, généreuse et offerte.

(…)

Je te baptise selon mon humeur
Tantôt Jacmel, tantôt Jacquemêle
Ma ville couleur de miel au goût caramel
Magique et sensuelle
Fraternelle et éternelle.

Jean   Métellus

 

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 Pour en savoir plus sur Jean Métellus:

www.fokal.org: Jean Métellus
www.rfi.fr : Entretien avec Yasmine Chouaki
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/metellus_hommages.html
lenouvelliste.com: L’écrivain qu'a été Jean Métellus
lenouvelliste.com: Requiem pour Jean Métellus
France Culture : Décès du poète et intellectuel haïtien Jean Métellus
NouvelObservateur: Jean Métellus est mort
lenouvelliste.com : Jean Métellus, un autre météore dans le ciel d'Haïti.(1ere   partie)
lenouvelliste.com : Jean Métellus , un autre météore dans le ciel d'Haïti.(2eme partie)


Les controverses du progrès Jean Métellus... par franceculture