26 septembre 2018 : messe de requiem et hommages à Madame Rossillon

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Mercredi 26 septembre 2018 à 9h une messe de requiem en hommage à Mme Véronique Rossillon a été concélébrée à la salle paroissiale polyvalente du Lamandou par Monseigneur Sauveur Content entouré de nombreux prêtres venus des différentes paroisses du Sud-Est, en présence des enfants et petits-enfants de Madame Rossillon, M. et Mme Kléber et Martine Rossillon et Mesdames Suzanne et Geneviève Rossillon. Les autorités civiles et policières, des personnalités, les membres du personnel, les enseignants, les élèves et les parents d’élèves du Centre Alcibiade Pommayrac , des anciens élèves du CAP, des délégations d’autres établissements et de nombreux Jacméliens et Sudestois avaient tenu à être présents pour cette célébration. La chorale Sainte Cécile, avec son brio habituel, a assuré l’animation avec des chants et des intermèdes musicaux.

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C’est Mademoiselle Marie-Axelle Antoine, élève de terminale au CAP, qui présenta les différents intervenants avant leur prise de parole pour rendre hommage à Madame Rossillon avant la cérémonie religieuse.

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C’est d’abord  M. Jean Jackson Siméon, étudiant finissant à la faculté des sciences de Port-au-Prince, qui s’adressa à l’assistance au nom des anciens élèves du CAP :

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Monseigneur, Révérends Pères,
Madame Martine et Monsieur Kléber Rossillon,
Mesdames Geneviève et Suzanne Rossillon,
Mesdames et messieurs les autorités civiles et policières,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

La disparition de Madame Véronique Rossillon nous plonge dans une profonde affliction. Le départ de cette dame exceptionnelle laisse un vide incommensurable dans le cœur de tous ceux qui l'ont connu. La communauté jacmélienne aura toujours une reconnaissance éternelle pour son immense générosité. Madame Rossillon, en amie fidèle de la ville et des jeunes Jacméliens, s’est investie dans l’avancement de la jeunesse haïtienne d’une manière exemplaire à travers le centre Alcibiade Pommayrac. Une entreprise qu’elle a soutenue avec une incroyable constance durant 42 ans en terre étrangère  jusqu'à son dernier souffle. Aujourd’hui, nous honorons à juste titre sa générosité et son dévouement inégalés. Un dévouement que nous souhaiterions ardemment retrouver chez nos sœurs, nos frères du pays dans ces moments difficiles.

Imaginez, une seconde, Jacmel, sans ce don sans prix que nous a légué Madame Véronique Rossillon. Qu'adviendrait-il de ces 840 élèves et 80 personnes qui étudient ou travaillent au centre Alcibiade Pommayrac chaque jour ? Et surtout ces 840 familles soulagées de pouvoir offrir une éducation de qualité à leurs enfants. Des élèves et un personnel jouissant d'un cadre luxuriant, agréable et surtout œuvrant au sein de la  grande famille du CAP pour donner vie à «  la belle école » à laquelle rêvait Madame Rossillon.

De 1976 à 2018, plus d’une quarantaine de générations ont pu bénéficier de la générosité de cette admirable mécène. Si discrète ! Noble et digne, elle ne s’est jamais mise en avant et ne souhaitait pas qu'on parle d’elle. Une très grande dame !

Sans cette grande dame, qu’en serait-il de ces nombreux jeunes qui ont réussi leurs études avec brio et sont entrés dans la vie active, bien armés et sans crainte. Cela me remplit de joie, de fierté, de voir à la faculté des Sciences de l’université d’état d’Haïti, les anciens du Centre Alcibiade réussir brillamment. C’est l'une des facultés les plus éprouvantes et les plus exigeantes de l'Université d'État d'Haïti. Sortis du cocon si sécurisant qu'est le centre Alcibiade Pommayrac, nos débuts dans la vie universitaire à Port-au-Prince ne sont pas toujours faciles. Heureusement nous avons reçu le bagage nécessaire pour nous donner la force et les moyens de réussir : le goût de l’effort, l’esprit critique, la confiance en nous pour donner le meilleur de nous-mêmes et l’exigence qui nous permet de nous construire, fidèles aux vœux de notre chère fondatrice.

Nous avons été des privilégiés. Les murs de notre école nous ont protégés d'une réalité trop souvent triste. Notre pays connait des temps difficiles, une situation parfois désespérée. Plusieurs milliers de fils et filles du pays ont été conduits à s’expatrier. Au CAP, la sérénité et le cadre propice à des études sérieuses nous ont préservés de cette dure réalité. Une ambiance de quiétude et de travail que finalement nous souhaiterions pour chaque jeune Haïtien. Nous gardons espoir qu’un jour Haïti sera dotée de structures d’accueil adéquates pour scolariser l’ensemble de nos frères et sœurs dans les meilleures conditions possibles.

La disparition de Madame Véronique Rossillon nous plonge dans une profonde angoisse. Cette courageuse dame s'en est allée. Les enfants d'Alcibiade doivent prendre conscience de leur responsabilité vis à vis de cette grande institution. C’est le moment de resserrer nos liens afin que ce fabuleux rêve puisse poursuivre son chemin. Nous félicitons toutes les associations d'anciens élèves qui ont vu le jour jusqu'à aujourd'hui, acapfds, tapaj production et toutes les autres. Nous les encourageons dans leur mission. Qu'elles se reconnaissent entre elles comme les enfants d'une même mère aimante. Une mère qui leur a tout donné et a fait d'eux ce qu'ils sont aujourd'hui. Nous travaillons à l’édification d’une grande association des Anciens qui englobera toutes les autres. Elle sera le trait d’union entre le Centre Alcibiade, ses filles et ses fils. Nous souhaitons d’ores et déjà la bienvenue à toutes celles et tous ceux qui voudront en faire partie.

Grâce aux nouvelles technologies de communication, être à l’intérieur ou à l'extérieur du pays n'est plus un handicap. Peu importe où nous sommes, nous pouvons être de vrais citoyens et plus que jamais des adeptes du vivre ensemble. A notre niveau, nous pouvons contribuer à soutenir le Centre Alcibiade Pommayrac dans la poursuite de sa mission.

 Un grand merci à la famille de Madame Rossillon, tout spécialement à madame Martine et monsieur Kléber Rossillon, à mesdames Suzanne et Geneviève Rossillon, venus tout spécialement à Jacmel. Nous partageons votre immense peine.

 Merci aux amis proches,  merci à toutes celles et à tous ceux qui ont témoigné pendant toutes ces années un soutien indéfectible au centre Alcibiade Pommayrac, qui ont porté ce rêve jusqu'à notre génération. Nous vous en sommes profondément reconnaissants. L'aventure n'est pas finie. Persévérons ensemble et menons-la à bon port, fidèle à la volonté de notre fondatrice. Entretenir le rêve auquel elle a consacré une grande partie de sa vie, c'est immortaliser à jamais sa mémoire.

« J'avais l'idée de créer une bonne école. Il s'est trouvé que plusieurs amis  dont Me Wessner LAHENS, Me Guy DOUYON, l'architecte Albert MANGONES, m'ont attirée en Haïti. C'est le professeur Jean CLAUDE qui a choisi Jacmel, sa ville natale,  pour y créer l'école que j'imaginais, un établissement de qualité accessible à toutes les familles… »

C’est un extrait du discours prononcé par madame Rossillon à l’ambassade d’Haïti en France lorsqu’elle a été honorée pour son œuvre. Reprendre les mots de cette grande dame nous donne l’occasion de rendre hommage à toutes ces personnes d’exception sans qui le Centre Alcibiade Pommayrac n’aurait pas existé : le professeur Jean CLAUDE, Me Bonnard POSY, Me Marc SAINT ANGE, M et Mme Molière CHANDLER ,Me Wessner LAHENS, Me Guy DOUYON, l'architecte Albert MANGONES, et tant d’autres. Nous ne saurions les citer toutes mais nous leur serons toujours infiniment reconnaissants.

Nos respects et notre profonde reconnaissance à M. Gérard Borne , M. Jean-Yves Bourcier, Mme Marie-Gabrielle Géhy, M. Dominique Plonquet, Mme Sylfana Marcelin, et à tout le personnel administratif, dont Mme Lahatte, au corps professoral, à tout le personnel de soutien dont  madame Noé, et aussi à tous ceux et celles qui nous ont laissé en chemin et qui resteront à jamais dans notre mémoire. Cette grande famille alcibiadienne qui fait vivre au quotidien une  institution où chaque Jacmélien ou  Sud’Estois a désormais un enfant, un parent, un proche ou un ami.

Chère Madame Véronique Rossillon, votre souvenir ne s’effacera jamais de nos mémoires.

Sursum Corda.

Après M. Jean Jackson Siméon c’est M. Ronald Andris, ancien maire de Jacmel, qui s’est adressé à l’assistance au nom des enseignants et du personnel du Centre Alcibiade Pommayrac :

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J’ai l’heureux privilège d’être désigné par mes collègues pour intervenir en leur nom à cette cérémonie organisée en mémoire à Mme Véronique Rossillon, fondatrice du Centre Alcibiade Pommayrac. Contrairement aux habitudes qui veulent qu’en pareille circonstance on adopte un style dithyrambique, j’essaierai d’être le plus sobre possible pour être en communion avec celle dont nous honorons la mémoire.

Il y a des rencontres qui valent de l’or. Celle qui scella l’amitié entre Jean Claude et Véronique Rossillon est de cette catégorie. Jean Claude, jeune Jacmélien, amoureux de sa chère cité, partit parfaire ses études en France et lia amitié avec Véronique Rossillon. L’amour de ce jeune homme pour sa ville était visible. Il portait Jacmel en lui. Jacmel l’habitait tellement si bien qu’à travers lui Véronique Rossillon finit par adopter la cité de René Dépestre et de Bonnard Posy. Elle la visita, tomba sous ses charmes et décida de contribuer à son développement. Elle demanda à Jean Claude, devenu professeur, de lui présenter les besoins pressants de sa ville. Versé dans le monde éducatif, tout naturellement, il mit en avant la nécessité de doter Jacmel d’un établissement secondaire de qualité.

Véronique Rossillon n’a pas seulement établi à Jacmel un établissement de qualité, elle a fait du Centre Alcibiade Pommayrac une école de vie. De tradition chrétienne, elle s’était fait sienne ce précepte biblique bien connu : « l’éducation élève une nation. » Le centre Alcibiade Pommayrac est conçu comme un foyer humaniste destiné à développer une vision complète de l’homme en rupture avec le simple psittacisme et le conformisme à l’haïtienne qui se contente de produire des têtes bien pleines indifférentes au vécu et au sort de leurs semblables.

Véronique Rossillon, cette femme au grand cœur, cultivait en elle des qualités rares. Sa vie était générosité, elle donnait de son argent, de son temps, de ses conseils et surtout de sa personne pour aider les autres à se construire, à bâtir leur avenir.

En Haïti, elle a laissé d’importantes traces  de cette générosité sans pareil. Secondée par son mari Philippe, elle s’était battue corps et âme pour refaire l’amitié franco-haïtienne. Sa pugnacité a porté fruit et a abouti à la naissance de ce bijou dressé au flanc des mornes qu’est la route de l’amitié, que beaucoup aiment qualifier de réalisation d’importance majeure de la coopération française en Haïti.

Malgré ses réalisations, elle n’était jamais satisfaite, elle voulait toujours faire plus. Certains auraient pu juger qu’avec la création d’une école comme Alcibiade Pommayrac et la route de l’amitié que son œuvre était parfaite, complète. Mais jamais une telle idée ne frôlait son esprit.  Elle continuait sans cesse à offrir son aide aux enfants de plusieurs autres structures jacméliennes. L’école des frères, l’école des sœurs, l’école J.M. Henriquez, l’école Evelyna Lévy, la Radio Télé Express, pour ne citer que celles-là, ont tous bénéficié de son soutien.

Véronique Rossillon était la simplicité même. Combien de fois ne l’a-t-on pas vu en compagnie des jardiniers en train d’apprendre les secrets de la faune haïtienne, de nourrir elle-même les poulets, d’interroger  ou de féliciter un professeur dont elle venait de suivre le cours? Toute son œuvre a été accomplie dans la plus grande humilité. Elle se mettait au service des autres sans fanfare ni trompette. Ainsi irradiait-elle de bonheur tous ceux et celles qui ont eu le plaisir de la côtoyer et de la rencontrer.

C’est pourquoi cet instant  au lieu d’être un moment d’affliction et de désespoir doit être pour nous l’occasion de lui exprimer notre admiration, notre attachement à ses valeurs et de lui dire qu’elle peut partir en paix. Nous sommes fiers d’être ses dignes héritiers et de travailler à la conservation de sa mémoire.

Voilà, Chère assistance,  peut-être  un peu trop rapidement rappelée la vie  de cette dame hors du commun que la camarde vengeresse vient de nous ravir.

Après M. Ronald Andris, c’est M. Eliot Roy qui a pris la parole au nom de la société civile du Sud-Est :

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Mesdames, Messieurs,

C’est un très grand  honneur pour moi de participer à cette célébration à la mémoire de Madame Véronique Seydoux Rossillon. Permettez qu’en tout premier lieu, j’exprime à ses enfants et petits- enfants, ici présents, l’hommage du respect et de la peine des Jacméliennes et des Jacméliens, qu’ils soient parents d’élèves ou non. Je profiterai de l’occasion pour présenter, en leur nom, à la famille Rossillon leurs condoléances certes tardives, mais oh combien sincères pour la perte de l’être cher !

Mesdames, Messieurs,

Pour rendre à Madame Rossillon, l’hommage qu’elle mérite il conviendrait de célébrer, comme il se doit, sa vie et ses œuvres au cours de son passage sur cette terre. Mais n’ayant pas eu le privilège de vivre dans l’intimité de cette grande dame, je me contenterai de louer l’œuvre magnifique que son amour d’Haïti et de Jacmel nous a léguée. Je veux parler du Centre Alcibiade Pommayrac.

Ce centre que la République entière nous envie, Jacmel le doit à la rencontre d’un Jacmélien « hormonal », le Professeur Jean Claude et de celle dont nous honorons aujourd’hui la mémoire.

Mesdames,Messieurs

Venant de quelqu’un d’autre, la création du CAP aurait pu être la réalisation d’un petit projet parmi d’autres, l’acte banal et routinier d’un mécène soucieux d’améliorer les statistiques de ses bonnes œuvres, ou obéissant, plus prosaïquement, à des préoccupations d’ordre fiscal. Madame Rossillon en a fait, au contraire, une œuvre de bienfaisance durable, un investissement dans l’humain. !  Aussi l’existence de ce Centre est-elle appréciée à sa juste valeur par les Jacméliennes et les Jacmeliens qui y voient, avec raison, l’élan du cœur d’une amoureuse d’Haïti et de ses enfants, le geste d’une véritable mère de famille préoccupée par l’éducation de ces derniers.

Madame Rossillon a non seulement doté Jacmel d’un Centre, « FET e FOUNI »,(comme nous disons ici) d’une institution disposant de tout ce qu’il faut en termes de personnel enseignant, et de matériels pédagogiques, mais elle en assure depuis bientôt quarante- deux ans le fonctionnement régulier par le biais de l’association Franco -haïtienne pour l’éducation et la culture l’AFHEC.

Je souligne, au passage que les générations d’élèves qui sont passées par le CAP font heureusement honneur à la générosité de Mme Rossillon. De cela je peux en témoigner pour en avoir rencontré quelques échantillons à Paris ou pour avoir eu des échos de leurs performances et de leur excellent niveau.

Mère de famille, Madame Rossillon le fut pour les nombreux (es) jeunes Jacméliennes et Jacméliens bénéficiaires de bourses pour aller entreprendre des études universitaires en France.  Elle est même allée jusqu’à en intégrer certaines dans sa propre famille !!! Toujours attentive à la bonne marche de l’institution et surtout du bien-être des élèves. Elle tenait à   venir vérifier sur place, au moins une fois par an, que tout marche bien. Malheureusement, les parents d’élèves n’apercevront plus, hélas le visage tutélaire de cette grand-mère couvant de son regard affectueux la multitude d’élèves évoluant dans la cour du Centre, comme autant de ses petits-enfants.

Enfin, il n’est pas possible de passer sous silence le rôle joué, au quai d’Orsay, par son feu mari, Monsieur Philippe Roussillon en vue de faire aboutir le dossier de la construction de la route de l’Amitié par la France. De  cela aussi Jacmel lui est redevable.

Je suis là aujourd’hui, pour proclamer devant sa famille, au nom des Jacméliennes et des Jacméliens, que nous considérons Madame Véronique Rossillon comme notre « Trésor jacmélien »

Le  CAP, œuvre majeure de Madame Rossillon à Jacmel  sera là pour la rappeler à jamais au souvenir  des Jacméliennes et des Jacméliens qui, par ma voix, lui disent  du fond du cœur :

« Merci Madame »

Après M. Eliot Roy, c’est M. Emmanuel Nicaisse, directeur départemental de l’Education Nationale qui s’est adressé à l’assistance :

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Après M. Emmanuel Nicaisse, c’est M. Jean-Yves Bourcier, directeur du Centre Alcibiade Pommayrac, qui a lu l’hommage écrit spécialement par l’Académicien Dany Laferrière pour Madame Rossillon :

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Pour saluer un visage

Je voudrais saluer tout d'abord ceux qui sont présents ici et d'autres comme moi, qui ne peuvent être parmi vous pour de multiples raisons mais ressentent ce vertige causé par la disparition de notre amie Véronique Rossillon. Je crois qu'en mourant on se disperse dans l'air en poussières d’étoiles et chacune des miettes d’étoiles va se déposer sur l’épaule de quiconque a croisé la vie du disparu.

Par bonheur alors, on retrouve une particule de Véronique Rossillon dans les coins les plus reculés du monde. C'est une pluie d’étoiles qui couvre aujourd'hui la ville de Jacmel. Je ne connais Véronique Rossillon que par Jacmel. Il y a longtemps que j'entends parler de Véronique Rossillon mais avant tout du Collège Alcibiade Pommayrac de la qualité de l'enseignement que l'on reçoit dans ses murs, de son site magnifique, de la lumière qui éclaire le visage des élèves qui le fréquentent. C'est dit-on l'un des meilleurs établissements scolaires du pays. J'ai vérifié maintes fois cette affirmation et je peux certifier qu'il n'a pas volé  sa réputation. Ce n'est que de manière fortuite d'ailleurs que j'ai appris qui était derrière cette merveilleuse aventure de l'esprit: Véronique Rossillon. Une telle discrétion se fait rare dans un monde ou le visage tend à cacher le paysage. Ce qui semblait intéresser Véronique Rossillon c’était d’empêcher la petite lueur de s’éteindre des yeux de ces enfants dont la plupart viennent de familles modestes des environs. Elle voulait briser ce sort qui touche aujourd'hui une grande partie de la jeunesse haïtienne. Elle ne s'est pas contentée de régler la note, elle s'y est investie jusqu'au bout de sa route. A chaque fois qu'on se rencontre on en parle, parfois avec fureur , d'autres fois avec ce bonheur rayonnant qui la rend si radieuse et séduisante. Je dois dire que Véronique Rossillon avait fini par faire partie du paysage de Jacmel, et qu'aujourd'hui, par des professeurs qui furent des élèves auparavant, les amis, les élèves, tout le paysage pour ainsi dire s’apprête à honorer son visage. Ce qui l'aurait rendu confuse et furieuse car on ne doit pas perdre de temps avec elle quand il y a tant à faire. Eh bien non Véronique aujourd'hui nous prendrons le temps qu'il faut pour applaudir celle qui, avec un cœur gros comme une mangue d’été et une poignée de lettres d'alphabet a su éclairer les visages tout en illuminant le paysage.

Dany Laferrière

Après M. Jean-Yves Bourcier, c’est M. Gérard Borne qui s’est adressé à l’assistance :

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Monseigneur,  Révérends Pères,
M. et Mme Kléber et Martine Rossillon,
Mesdames Suzanne Rossillon-Tardieu et Geneviève Rossillon-Londe,
Mesdames et Messieurs les autorités civiles et policières,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, nous voici au sein de cette église, unis et rassemblés dans une même peine.

Il y a deux mois nous étions réunis à Cazenac en Dordogne pour rendre hommage à Madame Rossillon après ce long moment de stupeur qui s’était emparé de nous.

Après ce départ soudain c’était le deuil, la peine, la douleur de ses enfants, de ses petits-enfants, de ses arrière-petits-enfants, de sa famille et de ses nombreux amis à Beynac, à Cazenac, à Paris et à travers la France.

Au même moment en Haïti c’était la sidération, la stupéfaction et l’affliction. A Jacmel en particulier, dès que la nouvelle s’est propagée à grande vitesse, plongeant toute une ville et plusieurs générations de Jacméliens et de Sudestois dans une infinie tristesse. Car Madame Rossillon laisse derrière elle une œuvre inestimable.

De nombreuses personnalités ont rapidement réagi. Parmi elles, Mgr Launé Saturné, encore évêque de Jacmel et président de la conférence épiscopale d’Haïti, qui a été intronisé archevêque du Cap-Haïtien dimanche dernier et qui s’est exclamé : « C’est une grande perte, non seulement pour Jacmel, mais aussi pour tout le pays ». Yanick Lahens, figure emblématique des lettres haïtiennes,  prix Fémina 2014, a aussitôt fait part de sa vive émotion sur les réseaux sociaux. Gary Victor, l’écrivain le plus lu en Haïti, a immédiatement réagi pour dire toute l’admiration qu’il éprouve pour Madame Rossillon et présenter ses condoléances à ses enfants et aux petits-enfants.

Mais l’onde de choc s’est surtout propagée parmi les élèves, le personnel et les anciens élèves du Centre Alcibiade Pommayrac qui n’ont cessé de faire part de leur sidération et multiplier les témoignages, plus émouvants les uns que les autres, pour dire leur peine et rendre hommage à la grande Dame qu’est Madame Rossillon.

Jamais Madame Rossillon n’a été aussi présente dans le cœur des  Jacméliens. Toutes les radios ont diffusé des messages et des veillées ont été spontanément organisées par des élèves ou des anciens élèves du centre.

L’attachement de Madame Rossillon pour Haïti et plus particulièrement pour Jacmel ; d’autres l’ont dit avant moi mais il est bon de le redire ici. « Alcibiade », parce qu’en Haïti on ne dit pas Alcibiade Pommayrac, on dit « Alcibiade » «  élèv  alsybiad yo ». « Alcibiade » est né de sa rencontre avec le professeur Jean Claude qui lui a été présenté par son mari, Philippe Rossillon, lorsqu’ils ont venus ensemble à Jacmel. Convaincue que l’éducation est la clé de toutes les réussites et désireuse d’apporter sa contribution au développement d’Haïti, Madame Rossillon s’est lancée dans une aventure exaltante : la création d’un établissement scolaire de qualité accessible à tous. Faire de son utopie, de son rêve d’ « une belle école », une réalité. Elle a choisi de concrétiser ce rêve à Jacmel.

En 1976, dans des locaux acquis au cœur de la ville, elle a ouvert les premières classes avec le professeur Jean-Claude, Me Bonnard Posy, Me Marc Saint-Ange, Mme Marie-Gabrielle Géhy et un groupe d’enseignants prêts à s’engager dans ce défi. Puis dans les années 80 ce fut la construction d’un établissement moderne au Lamandou qui s’est étoffé au fil des années et s’est niché dans un magnifique écrin de verdure.

Durant 42 ans, contre vents et marées, bravant cyclones, séisme et turbulences politiques, Madame Rossillon a constamment maintenu le cap et donné vie à son rêve d’une «  belle éducation  », celle qui promeut, celle qui élève, celle qui façonne de futurs citoyens prêts à s’engager dans le développement de leur pays.

Aujourd’hui ce sont plus de 840 élèves, de la maternelle à la terminale, qui bénéficient de cette «  belle éducation » telle que la concevait Madame Rossillon. Le taux de réussite aux examens officiels est de 100%. Deux anciens élèves ont été admis à l’ENA. Deux autres ont été ministres dans le gouvernement de leur pays. Beaucoup font de brillantes carrières en Haïti ou à l’étranger. Et tous les autres réussissent brillamment les études qu’ils entreprennent quelles que soient les voies choisies. Tous les anciens élèves du CAP restent viscéralement attachés à leur école et ils savent tout ce qu’ils lui doivent : le goût de l’effort, l’esprit critique, la confiance en soi pour donner le meilleur de soi-même et l’exigence qui permet de se construire. C’était là l’objectif et le credo de Madame Rossillon. Jean-Jakson Siméon l’a lui aussi évoqué dans sa prise de parole au nom des anciens élèves d’Alcibiade. Madame Rossillon, parce qu’à Jacmel on ne dit pas Madame Véronique Rossillon, on dit Madame Rossillon. Madame Rossillon rêvait de donner à tous les élèves d’Alcibiade des bases solides, robustes, une formation ouverte, exigeante, pour qu’ils puissent être véritablement  acteurs de leur vie, une vie fraternelle dans le monde de demain.

Oui c’est une très grande Dame qui nous a quittés et qui restera à jamais dans nos cœurs. « Une grande Dame » : c’est l’hommage qui fuse de toute part, une grande Dame pétrie d’humanisme, une grande Dame dont la dignité se doublait d’une extrême réserve de comportement, une grande Dame dotée d’une personnalité exceptionnelle qui nous a tous fortement marqués, une grande Dame dont l’altruisme désintéressé et discret forçait le respect.

 Lorsqu’elle séjournait au CAP, dans «  son petit paradis », disait-elle, cette grande Dame avait le don de s’intéresser à tous, élèves, professeurs, personnel, quelles que soient leurs fonctions, avec une empathie naturelle et souvent chaleureuse même si elle était exigeante. C’est ce que M. Ronald Andris nous a rappelé il y a quelques instants au nom des professeurs.

A vous tous ici rassemblés dans la même peine, je voudrais rappeler que Madame Rossillon ponctuait souvent  ses missives par la devise qui est désormais celle du CAP, après avoir été celle de Jacmel dans le fameux poème du barde jacmélien, Alcibiade Pommayrac :

 Sursum corda !

Alors  Haut les cœurs !

 Permettez-moi enfin de citer un extrait de Fragments d’un jour de Maurice Genevoix :

 «  Il n’y a pas de mort. Je peux fermer les yeux. J’aurai un paradis dans les cœurs qui se souviendront »

  Nous nous souviendrons, Madame!

 

Après M. Gérard Borne, c’est M. Kéber Rossillon, fils de Madame Rossillon, qui a pris la parole :

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Lè m te timoun, Manman m te fè m plante yon ti jaden kote m te mete radi ak flè. Se mwen ki te premye elèv li. Li te vin gen anpil lot elèv tou : nou se ti frè ak ti sè mwen. Mwen yon ti jan jalou paske nou te gen plis chans pase m : nou te konnen la fami Lamitié.

Oui ma mère aimait la nature. Chaque plante du CAP se souvient d’elle.

Ma mère aimait les enfants, surtout les petits enfants. Elle voyait en chacun une personne digne d’intérêt et de respect.

Sa passion était l’éducation. C’était un intérêt qui venait de loin dans sa famille : son ancêtre François Guizot avait été le premier Ministre de l’instruction publique en France.  Il avait organisé le système des écoles primaires, ouvert des milliers d’écoles et fait reculer l’illettrisme. Sa famille s’est toujours intéressée aux questions d’éducation. Aujourd’hui, ses petites filles, Marguerite, Suzanne et Geneviève prennent la relève et s’engagent pour le CAP. 

Deux mois ont passé depuis sa disparition.  Dans les rêves où elle m’apparaît, derrière une vitre, je me demande si elle va me parler. Mais non ! il faut s’y faire, et son sourire de bienvenue, son sourire de bonté, ne sera plus que dans nos souvenirs.

Chers amis, chère famille, gardons ce souvenir.  Restons unis et tâchons de suivre l’exemple de Véronique Rossillon.  

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Monseigneur Sauveur Content prononçant son homélie durant la messe de requiem

 

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Lecture du Livre des Proverbes versets 5 à 9 par Madame Geneviève Rossillon-Londe

 

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