17 avril 2014 – la mort du patriarche

Marquez 5

Le Prix Nobel de littérature, considéré comme un des plus grands écrivains de langue espagnole, est mort à 87 ans,  à Mexico  le  17 avril 2014

 

Auteur  notamment de  CENT  ANS  DE  SOLITUDE  et de  L'AMOUR  AU  TEMPS  DU  CHOLÉRA ,  il aura marqué le XXème  siècle.

"Mille ans de solitude et de tristesse pour la mort du plus grand Colombien de tous les temps", a annoncé le président colombien Juan Manuel Santos après la mort de l'écrivain, en référence à son chef d'œuvre CENT ANS DE SOLITUDE. Ce roman publié en 1967 lui a valu une reconnaissance internationale. "Les géants ne meurent jamais", a-t-il ajouté.

Gabriel García Márquez est décédé le 17 avril à son domicile de Mexico aux côtés de son épouse et de ses deux fils. Ces derniers jours, il se trouvait selon sa famille dans un état de santé "très fragile".

Originaire du village d'Aracataca, sur la côte caribéenne de Colombie, ce fils d'un simple télégraphiste, élevé par ses grands-parents et  tantes, a baigné durant toute son enfance dans une culture tropicale issue du métissage d'indigènes, d'esclaves d'Afrique et de colons espagnols. Des légendes aux parfums exotiques ont inspiré une œuvre immense de contes, nouvelles et romans : CHRONIQUE  D’UNE  MORT  ANNONCEE, L'AMOUR  AU  TEMPS  DU  CHOLERA, MEMOIRE  DE  MES  PUTAINS  TRISTES,  L'AUTOMNE  DU  PATRIARCHE, LE GENERAL  DANS  SON  LABYRINTHE...

En 1982, il reçoit le prix Nobel de littérature. Dans son discours, il souligne sa volonté de décrire une "réalité qui n'est pas de papier". La conscience politique marque en effet une autre facette de l'ancien étudiant en droit peu motivé qui a fait ses débuts dans l'écriture en tant que journaliste.

Il n'a ensuite jamais abandonné cette passion pour la presse et la politique, laissant en héritage la "Fondation du nouveau journalisme", école créée dans le port colombien de Cartagena de Indias. Décrivant le journalisme comme "le plus beau métier au monde", il s'est illustré comme un admirateur de la révolution cubaine et défenseur des victimes des dictatures militaires d'Amérique du Sud.

 

Marquez 1

On peine à résumer sa vie. Il disait: «Nous avons tous une vie publique, une vie privée et une vie secrète».

Gabriel García Márquez naît le 6 mars 1927, en Colombie, un jour de tempête. L’histoire d’amour dont il est le fruit a déjà quelque chose de romanesque. Sa mère tombe amoureuse d’un pauvre hère qui a le malheur d’être métis. Sa famille refuse le mariage. Le jeune homme fait céder les beaux-parents au terme d’une cour théâtrale et assidue.


Nicolas et Tranquilina

A  2 ans, le jeune Gabriel est abandonné par sa mère, Luisa, et  laissé à ses grands-parents qui l'élèveront. Il ne la reverra que sept ans plus tard. Garcia Marquez ne se remettra jamais de ce traumatisme. Son grand-père, Nicolas Marquez, héros de la guerre des Mille Jours, orfèvre qui fabrique des poissons d'or, est un personnage extraordinaire, qui deviendra le colonel Aureliano Buendia dans  CENT  DE  SOLITUDE  .Vétéran de l’armée colombienne, il l’a inspiré pour le personnage principal de  DES FEUILLES DANS LA BOURRASQUE, son premier roman, publié en 1955. Celui qu'on surnomme alors «Gabito» le suit partout, le vénère comme un dieu. De ce grand-père qui a refusé de camoufler le « massacre des bananeraies », assassinat d’une soixantaine de grévistes à Ciénaga en 1928, García Márquez hérite d’une solide intolérance à l’injustice. La violence humaine l’obsède, comme le montre sa CHRONIQUE D’UNE MORT ANNONCÉE.

 Sa grand-mère, Tranquilina, occupe un autre registre, celui de la magie. Elle est un peu sorcière, très superstitieuse et obsédée par les histoires fantastiques. Elle a une passion pour le fantastique et  raconte les histoires les plus extraordinaires avec la plus grande apparence de vérité. Bien des années plus tard, en écrivant LES FUNÉRAILLE DE GRANDE MÉMÉ, son premier texte empreint de «réalisme magique», García Márquez revient à ces lointaines veillées, ces récits aussi réels que folkloriques.

Tous les livres de Marquez portent la marque de ce couple hors du commun qui, au fond, a enfanté  le «réalisme magique». Autre  thématique récurrente : la haine de García Márquez  pour un père absent, velléitaire, coureur de jupons, surnommé «l'étalon». Charlatan se faisant passer pour un médecin, il a fait seize enfants, dont onze à Luisa, la mère de Gabo. C'est le principal reproche que lui fait l'écrivain: avoir confiné sa mère dans la lessive et la tambouille.

Pour trouver la violence qui l’obsède, l’auteur n’a jamais eu à aller bien loin. Il lui a suffi de puiser dans la vie politique torturée de son pays, cette Colombie qu’il a souvent quittée. Il ne faut pas voir García Márquez comme un doux rêveur hors-sol. Dès son plus jeune âge, il veut être poète et écrivain, mais son père  l’oblige à suivre des études de droit. Il est engagé à 21 ans en tant que chroniqueur pour le journal « El Universal ». Il travaillera pour plusieurs journaux  et s’essayera à tous les genres, de la chronique humoristique au grand reportage, en passant par la critique cinématographique. C’est  le journalisme qui fera de  lui un écrivain réaliste.

Marquez 2


Le réalisme magique

En 1966, Gabriel García Márquez, alors âgé de 39 ans, avait déjà publié quatre livres et survivait à Mexico avec son épouse Mercedes Barcha et ses deux enfants, tirant le diable par la queue, livrant avec le papier et sa machine à écrire un combat de vie ou de mort. Le besoin dans  lequel se trouvait sa famille était tel que lorsqu’il se présenta à la poste centrale de Mexico, il ne put envoyer à son éditeur de Buenos Aires que la moitié du manuscrit qu’il venait de terminer, car le tarif pour l’expédier tout entier excédait ses moyens financiers. Seize ans plus tard, en 1982,  il recevait, vêtu du traditionnel likiliki colombien, le Prix Nobel de littérature des mains du roi Carl Gustav de Suède.

Entre ces deux dates, un roman qui allait bouleverser la littérature de la seconde moitié du XXème siècle : CENT ANS DE SOLITUDE   rédigé de juillet 1965 à août 1966.  Partant de son village natal d’Aracataca, transformé pour l’éternité en Macondo, et de ses souvenirs d’enfance, García Marquez avait créé un territoire et un univers où se bousculait le meilleur de la littérature de tous les temps : de la Bible à Rabelais et Cervantès, de la poésie du siècle d’Or au Yoknapatawpha de Faulkner, des contes des  Mille et une Nuits  à  Flaubert et Victor Hugo,  pour ne citer qu’eux.  Et le miracle de la littérature s’était produit : tout à coup l’Amérique latine existait parce que quelqu’un l’avait écrite.

Entre-temps, l'écrivain colombien est devenu le porte-drapeau d'un nouveau courant littéraire, le "boom latino-américain". CENT ANS DE SOLITUDE  signe la naissance du "réalisme magique", mêlant morceaux de l'histoire du continent et superstitions et légendes, présentées comme parfaitement réelles, dans un style foisonnant et puissamment évocateur, souvent très sensuel. Le  roman conte la saga de la famille Buendía dans le village de Macondo, suivant une structure du temps circulaire, où les histoires d'inceste, de mort et de guerre reviennent jusqu'à la malédiction finale.

 

Marquez 3

 
Aujourd’hui, cinquante millions d’exemplaires de  CENT ANS DE SOLITUDE  ont été édités dans le monde et le livre a influencé un grand nombre d’écrivains en Amérique Latine, en Europe, en Afrique et jusqu’en en Chine où Mo Yan, lui aussi prix Nobel de littérature, a déclaré un jour que la lecture de ce livre avait été pour lui un choc. On a beaucoup écrit et demain on écrira encore beaucoup sur CENT ANS DE SOLITUDE. Dans un très beau texte, « Pourquoi lire les classiques », Italo Calvino dit, entre autres, ceci : « Un classique est une œuvre qui provoque sans cesse un nuage de discours critiques, dont elle se débarrasse continuellement ».  Autrement dit, toute grande œuvre comporte une part de mystère qui nous incite à la lire et la relire à travers les générations, et toujours à la découvrir comme si on la lisait pour la première fois.

 C'est un immense succès, qui en annonce d'autres : L'AUTOMNE DU PATRIARCHE, sorte de long poème en prose, CHRONIQUE D’UNE MORT ANNONCEE, présenté sous la forme d'un reportage. C'est donc presque naturellement que García Márquez reçoit, en 1982, le prix Nobel de littérature, pour "ses romans et ses nouvelles, dans lesquels le fantastique et le réalisme se combinent dans un univers à l'imagination très riche, reflétant la vie d'un continent et ses conflits".

La mort et l’au-delà

Garcia Marquez  n’a  cessé d’interroger la mort et l’après-mort tout au long de ses œuvres, comme l’a rappelé  l’hispaniste français Jacques Gilard : "depuis son premier conte, en  1947, García Márquez n’a pratiquement pas cessé de  produire un immense discours sur la mort". Il  s’est vu, après une longue résistance, enfin emporté physiquement par Thanatos. 

 Ce dernier qui, dans CENT TEMPS DE SOLITUDE (1967), prend l’apparence d’une "femme vêtue de bleu, aux cheveux longs, l’air un peu passée de mode" ou qui encore revêt dans  L’AUTOMNE DU PATRIARCHE (1975) "une tunique loqueteuse de pénitente en fibre d’agave" semble lui avoir offert le dernier voyage entouré de ses proches.

Ses nombreux amis et ses admirateurs le surnommaient «Gabo». Il nous laisse en consolation ses romans, son style inimitable, son humour  et ce fameux « réalisme magique » qu’on dit sud-américain, mais qui a séduit la planète entière.

 

Marquez 4


Bonne nuit, Gabo
  par Dany Laferrière

 Sa mort me surprend en Haïti. En effet, Márquez aimait particulièrement la Caraïbe. Il vient de la cote Caraïbe de la Colombie et s'est toujours cru plus proche de la Havane ou de Port-au-Prince que de Bogota.

J'ai croisé l'œuvre de Márquez en 1972 à Port-au-Prince chez un ami qui revenait de l'étranger. C'était «Cent ans de solitude». Un monde nouveau s'ouvrait subitement devant mes yeux éblouis. Je n'avais jamais lu quelque chose de ce genre, si proche du paysage qui m'entourait que j'avais l'impression que cette œuvre était passée à travers mon corps. En même temps, le talent foudroyant de Márquez me disait que je ne pourrai jamais atteindre de tels sommets.

Mais avant tout j'ai eu l'impression que ce livre, «Cent ans de solitude», était fait beaucoup plus pour être mangé que pour être lu. Je passais mon temps à le humer pour distinguer si son odeur était de la goyave, du café ou d'un de ces fruits exotiques qui venait beaucoup plus de l'imaginaire de Márquez que de la réalité.

C'est qu'avec Márquez on n'était sûr de rien. Le réel cohabitait si intimement avec l'irréel que cela provoquait en moi une sorte d'ivresse. Márquez nous aura laissé un tel roman que les contemporains qui l'ont lu ont eu la même impression que les premiers lecteurs de Cervantès ouvrant «Don Quichotte». C’était devenu classique avant même que l'encre ne sèche.

 Il a additionné des chefs d'œuvre par la suite avec une cadence qui nous a un peu étourdis, mais il reste que le lecteur de «Cent ans de solitude» n'oubliera jamais cette expérience unique. Je l'imagine endormi sur une des pages miraculeuses de son chef d'œuvre.

LE NOUVEL OBSERVATEUR  18 avril 2014


Quelques citations de  Gabriel García Márquez

 
« On ne meurt pas quand on veut, mais seulement quand on peut. »

« … le secret d’une bonne vieillesse n’était rien d’autre que la conclusion d’un pacte honorable avec la solitude. »

« Il se portait mieux que nous tous, mais quand on l’auscultait on entendait les larmes bouillonner dans son cœur. »

« On n’est de nulle part tant qu’on n’a pas un mort dessous la terre. »

« Il était encore trop jeune pour savoir que la mémoire du cœur efface les mauvais souvenirs et embellit les bons, et que c’est grâce à cet artifice que l’on parvient à accepter le passé. »

« Tout le monde veut vivre au sommet de la montagne, sans soupçonner que le vrai bonheur est dans la manière de gravir la pente. »

« il est plus facile de contourner les grandes catastrophes conjugales que les minuscules misères de tous les jours »

« Les choses ont une vie bien à elles ; il faut réveiller leur âme, toute la question est là. »

« Il n’est plus grande gloire que de mourir d’amour. »

« Aucun fou n’est fou tant que l’on se plie à ses raisons. »

« Nous sommes vieux, a-t-elle soupiré. L’ennui c’est qu’au-dedans on ne le sent pas, mais qu’au dehors tout le monde le voit. »

 « En réponse, elle lui récita un vers de Vinicius de Moraes : "L'amour est éternel tant qu'il     dure."

 

Pour en savoir plus sur Gabriel Garcia MARQUEZ

lemonde.fr : Mort deGabriel Garcia Marquez, légende de la litterature
lepoint.fr : Gabriel García Márquez : le grand roman de sa vie.
telemara.fr: l’Amérique latine perd son chroniqueur le plus magique
liberation.fr: García Márquez, le temps de la solitude.
lepoint.fr :  Les 5 oeuvres qui rendent Gabriel García Márquez immortel.
lenouvelliste.com : Lettre d'adieu de Gabriel Garcia Marquez

 

 

 


Le prix Nobel de littérature colombien Gabriel... par lemondefr