12/2009 – Rencontre avec Dany Laferrière

 
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Dany Laferrière, de son vrai nom Windsor Klébert Laferrière, est né à Port-au-Prince mais passe une bonne partie de son enfance à Ti-Goâve, époque heureuse dont il relate le souvenir dans L'ODEUR DU CAFE (1991) et LE CHARME DES APRÈS-MIDI SANS FIN (1997). Il y vit entouré de femmes, sa mère, sa grand-mère Da et ses quatre tantes. Il lit beaucoup et retient tout en bon élève appliqué qu'il est. Il devient journaliste à l'hebdomadaire LE PETIT SAMEDI SOIR, à Port-au-Prince, dans un contexte politique dangereux dominé par les Tontons macoutes. Le 1er juin 1976, son ami le journaliste Gasner Raymond est retrouvé mort. Il relatera cet épisode dans LE CRI DES OISEAUX FOUS (2000), le livre de l’adolescence et de la jeunesse dans le chaudron de la capitale.
 

A 23 ans, il décide de partir à Montréal. Il y fait de multiples petits boulots pour survivre jusqu'à ce qu'il publie son premier roman COMMENT FAIRE L'AMOUR AVEC UN NÈGRE SANS SE FATIGUER (1985) qui fait l'effet d'une bombe. C'est son premier grand succès. Il sera écrivain. Sur la scène littéraire québécoise son personnage médiatique prend de plus en plus de place et en 1990 il s'installe à Miami où il rédige l'essentiel de son autobiographie américaine qui le fait voyager en 10 tomes d'Haïti à Montréal en passant par les États-Unis. Il retourne alors à Montréal avec sa famille.

Egaler et dépasser James Baldwin

Dany Laferrière fait  souffler un vent nouveau sur une littérature trop pudique et trop sérieuse qui n’osait plus s’inventer. Jamais de misérabilisme dans son œuvre et s’il y a de l’exotisme, il a la saveur de la jeunesse insouciante. Une œuvre à deux volets : une description critique et ironique de l’Amérique telle que perçue par un nègre caribéen et une évocation nostalgique de l’enfance haïtienne, ce paradis à jamais perdu. Ces deux volets sont liés par un même regard étonné, lucide et confiant sur un monde à conquérir car Dany Laferrière est hanté par le succès, par le désir de réussir. C’est cette ambition qu’on retrouve avec le héros de  COMMENT FAIRE L’AMOUR AVEC UN NEGRE SANS SE FATIGUER (1985) et dans CETTE GRENADE DANS LES MAINS DU JEUNE NEGRE EST-ELLE UNE ARME OU UN FRUIT (1993) incarnée cette fois sous la forme d’un désir éperdu, forcené de devenir le grand écrivain nègre contemporain pouvant égaler et dépasser James Baldwin.

Dedicace

Dany Laferrière a publié plus de 23 ouvrages dont EROSHIMA (1987), CHRONIQUE DE LA DÉRIVE DOUCE (1994), PAYS SANS CHAPEAU (1996), LA CHAIR DU MAÎTRE (1997), JE SUIS FATIGUE (2001), JE SUIS UN ÉCRIVAIN JAPONAIS (2008), TOUT BOUGE AUTOUR DE MOI, portrait d'Haïti ravagée par le séisme de janvier 2010, et  JOURNAL D'UN ÉCRIVAIN EN PYJAMA (2013).

COMMENT FAIRE L'AMOUR AVEC UN NÈGRE  SANS SE FATIGUER (1985), LE GOÛT DES JEUNES FILLES (1992) et VERS LE SUD (2006) ont été adaptés au cinéma.

Un romancier du temps présent

L’écriture de Dany Laferrière est traversée par l’oralité, empruntant l’allure rythmée du jazz et du blues. Des phrases brèves, précises qui donnent à ses textes une allure syncopée, elliptique. Une écriture qui s’efforce de rendre compte de l’immédiateté et de la simultanéité, de l’expérience et du réel. Dany Laferrière s’affirme résolument comme un romancier du temps présent ajusté à la sensibilité frivole de notre époque même s’il y a un regard et une vision autres avec les écrits sur l’enfance et l’adolescence haïtiennes, véritables célébrations de valeurs plus authentiques que celles véhiculées par le rêve américain.

"Le cœur de tout mon travail c'est précisément de faire en sorte que ma vie m'appartienne  que ce soit face à la dictature en Haïti, à l'exil ou face à la question raciale en Amérique du Nord"

Dany Laferrière élu à l'Académie française

Dany Laferrière a été élu jeudi 12 décembre 2013 à l'Académie française, devenant le premier Haïtien à entrer dans cette  institution fondée par Richelieu en 1635. Le nouvel "immortel", 60 ans, a été élu au fauteuil de l'auteur d'origine argentine Hector Bianciotti, mort en juin 2012.

"Ce siège, c'est celui d'Alexandre Dumas fils. Il vient de Jérémie dans le sud d'Haïti. Donc, je trouvais que c'était intéressant du point de vue symbolique d'occuper ce siège", a réagi, de Port-au-Prince, l'écrivain. "Je ne veux rien chambouler. Je viens tout simplement dans une maison où on me reçoit avec beaucoup de générosité", a-t-il poursuivi. "Le dernier occupant de ce siège (Bianciotti) est un écrivain que j'aime beaucoup (...). C'est intéressant de voir que j'occupe (aussi) l'ancien siège de Montesquieu (...) "Immortel, ça veut dire tout simplement l'immortalité de la langue française (...). J'espère y apporter aussi quelques mots de notre langue savoureuse d'Haïti et du Québec", a-t-il ajouté.

En décembre 2009, juste après l'obtention du Prix Médicis et du Grand Prix de Montréal pour L'ÉNIGME DU RETOUR, Dany Laferrière, qui est déjà venu à plusieurs reprises au C.A.P., s'est longuement entretenu avec les classes de philo, rhéto et seconde dans la salle Professeur Jean Claude et leur a lu des extraits de son dernier roman.

Découvrez la rencontre en images :


L'Enigme Du Retour (Grasset 2009) Prix Médicis et Grand Prix de Montréal

Dès le titre  le ton est donné. Grave. Poétique. Grave parce qu'il y est question de deuil. A l'annonce de la mort de son père demeuré en exil, Dany Laferrière, chargé de rapatrier le corps de cet homme qu'il n'a pas revu, regagne Haïti après trente-trois ans.

De ces longues et bouleversantes retrouvailles avec les siens mais aussi avec un pays qu'il peine à reconnaître, le romancier a bâti plus qu'un récit, un grand roman traversé d'images, de sensations, de fulgurances mais aussi de cris de rage et de colère.  Laconique mais extraordinairement précis dans ses observations, cet hommage au père absent, activiste mort en exil aux USA, permet à Dany Laferrière de faire une redécouverte bouleversante de son passé, de ses racines et de son pays. Son écriture n’a jamais été aussi fluide, libre et inspirée avec des pages magnifiques sur l’érosion du temps, les mécanismes de l’écriture, la pauvreté et la violence de l’île. Rude et sèche comme une lampée de rhum Barbancourt, belle et poignante comme une ritournelle d’Apollinaire, sa prose brûlante serre la gorge.

Un roman magistral qui n’est pas sans rappeler CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL de Césaire dont l’ombre plane sur toutes ces pages.

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